Sur : Correspondance inédite. Sur la traduction d'Antoine et Cléopâtre de Shakespeare par André Gide. Édition de Patrick POLLARD, Paris, Classiques Garnier, 2026.
Sur les traces d'une traduction
Histoire du cheminement d'un texte
C’est sur l’un des derniers drames de Shakespeare, Antony and Cleopatra, probablement écrit en 1606 ou 1607 et imprimé à Londres en 1623 – avec toutes les erreurs que peut comporter une transcription des premiers écrits1 – que Patrick Pollard invite son lecteur à prendre connaissance des tribulations d’une traduction.
Du XVIIIe au XXe s., plusieurs traductions ont été remarquées, mais c’est celle d’André Gide qui a suscité l’attention de Louis Geslin, « féru des littératures française et étrangère, surtout anglaise, et, en particulier grand amateur de Shakespeare ». Ce vif intérêt a été à l’origine d’une correspondance qui concerne cette pièce dramatique qui n’a... :
[…] ni unité de lieu, ni centre d’intérêt précis : le spectateur est transporté d’Alexandrie à Rome et de la galère de Pompée au champ de bataille ; il observe l’ambition politique et le jeu de l’amour – la finesse et la ruse de Cléopâtre, la puissance et la faiblesse d’Antoine… les passions, le pathos et la colère des personnages.
En 1887, Gide se penche sur les tragédies issues du théâtre élisabéthain, dans le texte original ; en 1891, il entame une lecture partielle d’Antony and Cleopatra, puis la reprend et l’approfondit en 1897. Mais c’est seulement en 1917 qu’il décide d’entreprendre sa propre traduction, pressenti pour cela par Ida Rubinstein, qui éprouve « le très vif désir de jouer Antoine et Cléopâtre ». – Il accepte avec empressement, car :
Il y a une sorte de fluidité dans la langue anglaise dont la française se refuse à donner le parfait écho, mais [il pense que] notre langue, par contre, a de surprenantes ressources de nombre et de solidité […].
Patrick Pollard précise que cet accord, qui enchante la danseuse russe et l’écrivain, « aboutira à la représentation de l’adaptation, plutôt qu’à celle d’une traduction proprement dite ».
La traduction de Gide est terminée en novembre 1918, mais des échanges avec la britannique Dorothy Bussy, en 1920, le pousse à revoir quelques passages, bien que la romancière pense que Gide a su rendre « le sens et l’émotion du texte ». En 1934, puis en 1938, Louis Geslin lui propose d’améliorer encore sa traduction. S’ensuit une correspondance – présentée dans cette étude – qui explicite comment il est parvenu à rendre sa traduction encore plus brillante. C’est cette volonté de perfection de sa part et de celle de Geslin – car tout est passé au crible – que Patrick Pollard restitue soigneusement, alors que Gide ne se contente pas des remarques bienveillantes de Geslin, et demande relecture de son travail à son ami Drouin. Le résultat le satisfera nonobstant quelques remarques, parfois discrètes, parfois insistantes de la part de Geslin qui pense qu’en dépit des contresens et des mots mal traduits, cette ultime « traduction est très belle et surtout très élégante, mais assez “infidèle” ». – Il faut noter que le chercheur rapporte une multitude de savoureuses et prudentes remarques faites par celui-ci, initiant la question de la fidélité au texte premier. Il propose également les traductions faites par François-Victor Hugo et Longworth de Chambrun, y ajoutant celle de l’ornithologue anglais James E. Harting, qui apporte une notion supplémentaire à la compréhension de certains passages délicats du texte de Shakespeare et des usages de son époque. Mais Gide, selon Maria Van Rysselberghe :
Instinctivement, […] cherche toujours dans un mot qu’il ne connaît pas le sens le plus éloigné, celui qui serait le plus curieux, qui apporterait le plus d’inattendu.
Cette correspondance – lettres, notes et brouillons – offre à la fois le regard avisé de Geslin sur les personnages de Shakespeare, et son propos circonspect. En effet, il craint de déplaire en étant trop pointilleux, car Gide s’entête parfois, tout en reconnaissant que « sur combien de points (hélas !) [il est] contraint de [lui] donner entièrement raison ». Tout en précisant « qu’il n’y a pas toujours inadvertance, erreur ou omission ; mais… subterfuge ». Ainsi, si son travail consciencieux montre les aspérités de la traduction :
Il faut en prendre résolument son parti : la ligne de la traduction ne peut jamais rejoindre parfaitement celle du texte. Il s’agit de savoir ce qu’il s’agit avant tout (ou surtout) de conserver.
Ces échanges opiniâtres entre deux cerveaux audacieux et intelligents qui dévoilent librement leurs plus fines hésitations, ainsi que les nombreuses retouches opérées dans leur traduction d’Antoine et Cléopâtre, ne peuvent que séduire le futur lecteur qui se laissera happer, subjugué par la richesse de la correspondance entre Geslin et Gide, car tous deux livrent leur « sincérité [qui] ne va pas sans quelques écorchures fortuites de la vanité, si peu qu’on ait de cette mauvaise qualité ».
In fine, Patrick Pollard propose et commente avec grand soin certaines notes tout en nuances et suggestions de Louis Geslin et d’André Gide sur la traduction d’Antoine et Cléopâtre de 1938, et joint en annexe les « quelques erreurs » qui s’étaient glissées dans la traduction de 1920 et qui furent corrigées avec l’aide de Dorothy Bussy. Le lecteur ne peut qu’apprécier les beautés et les difficultés d’une traduction mises ainsi en lumière.
- 1 Voir A.W. Pollard, Shakespeare’s Fight with the Pirates and the Problem of the Transmission of his Text. Second edition, revised. Cambridge University Press, 1920.