D'André Gide à Richard Howard

Ambre Philippe

La plus vieille revue universitaire des États-unis est née à New York en 1815. D'abord liée à la Philolexian Society, renommée plusieurs fois au cours de son histoire (Literary Monthly, Morningside), elle ne prendra son nom de Columbia Review qu'en 1932. André Gide fut invité à y contribuer. En 2014, nous avions rencontré Richard Howard, écrivain ayant reçu le Prix Pulitzer de poésie, professeur à l'université de Columbia, traducteur américain d'André Gide, qui avait adressé à l'écrivain français, alors qu'il était tout jeune étudiant et que Gide entamait les dernières semaines de sa vie, un courrier au nom de cette revue. Lors de notre visite dans son appartement de Greenwich, il avait cherché à retrouver cette lettre, en vain. Grâce au travail qui se poursuit actuellement dans les archives de la Fondation, nous avons pu remettre la main sur le brouillon de la réponse de Gide, et la lettre que Richard Howard signait aux côtés de Robert Gottlieb1 . Ces témoignages nous paraissent d'autant plus précieux à communiquer aujourd'hui, cet échange entre des vingtenaires et un octogénaire, étoiles naissantes et étoile s'éteignant, à faire lire, ce passé à faire revivre, que Richard Howard, remarquable dans sa poésie autant que son naturel et sa générosité, nous a quitté il y a quelques mois. Vous pouvez également l'écouter et le voir dans l'entretien que nous avions eu avec lui au chapitre "États-Unis" du film sur la réception de Gide dans le monde, Après le livre, à partir de la 12e minute.

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Richard Howard dans son appartement à Greenwich
Richard Howard dans son appartement de Greenwich village en 2014. © Ambre Philippe

 

January 10, 1950

Dear Monsieur Gide,

As editors of the literary magazine of Columbia University, we plan to devote our spring issue entirely to your work. We hope to include the first English version of your play Le Treizième arbre, translations of some of your early poems, and a garland of essays by members of the staff honoring your books. This is the first time since the days of Lorenzo da Ponte, who taught Italian at our University, that our review has been dedicated wholly to the productions of one author. It seems to us thoroughly justifiable to embark upon such an enterprise, for although you have many readers and admirers here in America, few have systematically concerned themselves with criticism of your work. 

As the honored recipient of the Nobel Prize, the notion of such a project must appear to you minor and indeed secondary from the point of view of further accolade. We hope, however, that you will agree that the interest, exploration and affection of young men endeavoring to produce literature is not to be despised. 

It is in the behalf not of the most general public, nor of the American literary world, but of a group of those endeavoring to become that world, that we ask of you a letter of counsel and salutation to the young men of our university. To be frank, we request this attention not really for all the university, nor even for everyone here professing letters, but for those genuinely interested in the significance of a greeting from the author of La Porte Etroite, Lafcadio's Adventures, Corydon, and Thésée

In 1907 the young and undergraduate James Joyce set forth in a letter his admiration to Ibsen; without presuming to the genius of Joyce, we find the analogy accurate enough to say with him: "what binds us closest to you is how in your absolute indifference to public canonsof art, friends, and shibboleths, you walked in the light of your inward heroism... As one of the young generation for whom you have spoken I give you greeting--not humbly, because I am obscure and you in the glare, not sadly, because you are and old man and I a young man, not presumptuously or sentimentally--but joyfully, with hope and with love. 

Sincerely yours

Richard Howard
Robert Gottlieb

 

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Lettre de Howard à Gide
Lettre de Richard Howard et Robert Gottlieb à André Gide, 10 janvier 1950. © Fondation Catherine Gide
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Lettre de Howard à Gide 2
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Lettre de Howard à Gide 3

 

22 janvier 1951

Que je sois sensible à ce témoignage de sympathie que votre très courtoise lettre me transmet, de la part de certains jeunes gens de votre université, il va sans dire; mais je voudrais m'assurer qu'il n'y a pas méprise et que leur attention est bien celle que mes écrits méritent. Il importe de ne pas s'y méprendre. Je n'eus jamais cette prétention d'apporter au monde une nouvelle doctrine ; et même j'ai souvent mérité ce reproche de ne point indiquer avec une suffisante clarté ce que je voulais, et de laisser fort peu précises des directives qui pussent espérer sauver ce que nous sentons en péril aujourd'hui : une culture lentement et péniblement acquise au cours des siècles, qui fait partie d'un héritage commun et qui semble n'avoir plus de valeur aujourd'hui ; des valeurs nouvelles ont pris le pas sur celles qui nous permettaient hier de communier, qui nous fournissaient une raison de vivre et de nous dévouer pour elles. Je crois que, si nous nous laissions dessaisir de ce passé, nous subirions une perte à jamais irréparable et d'autant plus tragique que les nouveaux venus ne s'apercevront même pas de leur appauvrissement. 

Mais, à vrai dire, environné de faillites, j'en viens à ne plus trop savoir à quoi rattacher ma ferveur et ma fidélité. En revanche, je sais de mieux en mieux ce que je ne veux pas, ce que je ne puis pas admettre et contre quoi tout mon être s'insurge : le mensonge. Qu'il vienne de droite ou de gauche, soit politique, soit religieux, le mensonge tend à supprimer la personnalité humaine en lui enlevant le droit de libre examen: c'est l'étouffement de l'individu en vue d'un illusoire profit du troupeau. On demande une abdication de l'esprit critique de chacun pour permettre mieux son étranglement. C'est à cela que nous ne devons pas consentir. Combien volontiers je fais mienne cette admirable déclaration de J.J. Rousseau : "Celui qui préfère la vérité à sa gloire, peut espérer de la préférer à la vie." Je ne puis douter d'être, sur ce terrain, en parfait accord avec vous, jeunes représentants d'un pays qui a plus fait qu'aucun autre pour enseigner et protéger cette "confiance en soi" sont parle si bien votre Emerson, sans laquelle nous restons à la merci des explorateurs. Ne point tolérer le mensonge, non plus en soi-même qu'en autrui, c'est un mot d'ordre autour duquel  je pense que nous pouvons et devons nous rallier. En toute sympathie et, malgré tout, avec espoir, votre très attentif 

André Gide.

 

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Lettre de Gide à Howard
Réponse de Gide à Richard Howard et Robert Gottlieb, 22 janvier 1951. © Fondation Catherine Gide
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lettre Gide à Howard verso

 

 

  • 1Richard Howard fait mention de cette lettre dans son "Translator's Note", en introduction de sa traduction de Corydon (1983).