Gide et sa religion : Sur “Le Christianisme contre le Christ”

FCG

Sur : Martina Della Casa, Sur Le Christianisme contre le Christ. Un projet de livre d’André Gide, Paris, Classiques Garnier, "Bibliothèque gidienne", no 22, 2022, 186 p.

Les grands auteurs se font connaître par un biais devenu des plus logiques : la publication. Mais leurs livres n'est que ce qui dépasse souvent d'un travail invisible, d'une oeuvre protéiforme, d'une vie regorgeant de tiroirs plein d'incipit. Martina Della Casa a choisi de se pencher sur un projet d'André Gide resté dans ces tiroirs, et qui constituera comme malgré lui une toile de fond essentielle de sa littérature : le projet de livre Le Christianisme contre le Christ. 

Dans une étude courte, vive, suivie d'un choix de textes de Gide annonçant ce projet et permettant de se saisir rapidement de considérations éparses dans l'oeuvre gidienne, Martina Della Casa retrace l'itinéraire d'une pensée à la fois enracinée dans une éducation religieuse, remuée par la crise que connait alors la civilisation et en perpétuelle création.

Pourquoi ce projet ne verra-t-il jamais le jour, alors que cette problématique est au coeur des préoccupations de l'écrivain, qui à travers elle ne pense rien moins que le bonheur, la morale, la littérature, l'avenir (et le passé) ? Il semble que ce soit à une recherche d'équilibre que travaille Gide avec ce texte, dont le titre lui-même dit toute la complexité. Quelque chose s'annule dans ce christianisme contre le Christ (qui pourrait aussi bien signifier une opposition qu'une façon de se tenir à côté) qui, au lieu d'en rester à la mort de Dieu exprimée par Nietzsche, se penche vers un “Dieu à venir” - et un Christ réenvisagé. 

Le propre d’une âme chrétienne est d’imaginer en soi des batailles ; au bout d’un peu de temps l’on ne comprend plus bien pourquoi, car enfin, quel que soit le vaincu, c’est toujours une partie de soi-même, et voilà de l’usure inutile. – C’est un jeu inutile de tyran cruel. Que l’on châtie sa chair, je le veux bien encore ; elle peut beaucoup vous gêner. Mais que l’on exécute sur de l’esprit, voilà ce qui peut devenir sacrilège ; c’est un régime de Terreur. […] n’importe quelle formule de n’importe quelle religion ne peut être considérée que comme appelée à disparaître. Nul plus que le Christ n’a ruiné de ces formules usées.
André Gide, « Morale chrétienne », Réflexions sur quelques points de littérature et de morale, 1897.

Martina Della Casa a réalisé cette étude dans le cadre du Prix de la Fondation Catherine Gide du Centre André Gide-Jean Schlumberger de la Fondation des Treilles. 

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Couverture Martina Della Casa