Relancer la « Série Gide » : entretien avec Jean-Michel Wittmann

Près de trente ans après l’arrêt de la « Série Gide » de La Revue des lettres modernes, Jean-Michel Wittmann lui donne une nouvelle impulsion. Le premier numéro de ce renouveau, 12e au compteur de la série initiée par Claude Martin en 1970, Gide et les idées, paraît en ce mois de mai chez les Classiques Garnier, accompagnant le redémarrage d’un chantier critique consacré à l’œuvre d’André Gide.

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Pourquoi relancer aujourd’hui une série consacrée à Gide ?

L’œuvre de Gide a suscité depuis une cinquantaine d’années une grande attention de la part des chercheurs en littérature. Durant cette période, un travail éditorial considérable a été réalisé. La majeure partie de son œuvre est désormais disponible dans la collection de la Pléiade : les deux volumes des Œuvres romanesques et dramatiques publiés en 2009 sont venus remplacer le volume de 1958, devenu vieillissant et lacunaire ; ils s’ajoutent à une édition complète et rigoureuse du Journal, aux Essais critiques et aux Souvenirs et voyages. Par ailleurs, une grande partie de l’œuvre épistolaire, l’une des plus importantes du XXe siècle, est désormais accessible grâce à la publication de correspondances majeures mais aussi de nombreuses correspondances inédites. Le lancement par Garnier Flammarion de plusieurs volumes en collection de poche, rigoureusement annotés et présentés, témoigne également de l’intérêt toujours renouvelé suscité par l’œuvre auprès d’un public relativement large.

Peut-on dire qu’un tournant critique s’est produit ces dernières années ?

Oui. La publication du Dictionnaire Gide en 2011 semble marquer à la fois un point d’aboutissement et un tournant dans le travail universitaire consacré à l’écrivain. Les grands spécialistes de l’œuvre — souvent auteurs de thèses d’État marquantes et impliqués dans les grandes entreprises éditoriales gidiennes — ont constitué le noyau dur de cette aventure scientifique. Aujourd’hui, la recherche collective sur Gide continue à bénéficier du dynamisme de chercheurs de référence, à commencer par Pierre Masson, qui a piloté ou réalisé les volumes de la Pléiade. 
Mais le paysage critique se renouvelle aussi sous un triple effet : un renouvellement générationnel, un regain d’attention internationale — quatorze des vingt thèses soutenues sur Gide depuis dix ans l’ont été par des chercheurs étrangers — et surtout un décentrement du regard porté sur l’œuvre et sur l’écrivain.

Que signifie ce « décentrement du regard » ?

Il ne s’agit plus de voir en Gide une simple figure tutélaire du Nouveau Roman, ni seulement le porte-parole de causes aujourd’hui relues de manière plus complexe. Les chercheurs s’intéressent désormais davantage à des parties de l’œuvre naguère moins explorées, comme la correspondance, la critique, ou encore les rapports aux beaux-arts, aux identités collectives et aux savoirs.
Le travail éditorial réalisé depuis plusieurs décennies rend aujourd’hui possibles ces nouvelles approches. Plus de vingt ans après l’arrêt de la « série Gide » créée et pilotée par Claude Martin, pionnier et grand organisateur de la recherche universitaire sur Gide, il semblait donc temps de faire revivre cette série.

Pourquoi avoir choisi Gide et les idées comme numéro de relance ?

Ce thème s’est imposé assez naturellement, parce qu’il touche à une dimension essentielle de l’œuvre. Gide a manifesté très tôt un goût certain pour la littérature d’idées, qui lui apparaît dès sa jeunesse comme un moyen d’aiguiser son intelligence et de nourrir son œuvre littéraire. Ses lectures témoignent d’un intérêt égal pour la littérature romanesque et pour la philosophie, les sciences du vivant ou les sciences humaines. Il lit aussi bien Gustave Flaubert que Charles Darwin, Auguste Comte ou Virgile. Mais, quelle que soit leur provenance, ces idées ou ces théories n’ont jamais pour lui vocation à constituer un système : elles doivent nourrir l’œuvre à venir.

Quel rapport Gide entretient-il précisément avec les idées ?

Leur statut demeure profondément ambigu, ce qui explique en partie la difficulté à les repérer pleinement pour le lecteur comme pour le critique. Gide est fasciné par les idées, mais il reste méfiant à leur égard en tant qu’artiste. Le passage des Faux-monnayeurs où Édouard défend le « roman d’idées » est à cet égard exemplaire : les idées l’intéressent « par-dessus tout », mais elles ne doivent jamais se cristalliser dans un discours dogmatique ou dans un roman à thèse.
Omniprésentes, les idées occupent donc une place paradoxale dans l’œuvre : elles constituent un matériau essentiel, mais un matériau qu’il faut savoir polir, dominer et finalement mettre au service de l’œuvre d’art.

Quels étaient les objectifs de ce premier numéro ?

Il s’agissait notamment d’étudier les idées que Gide a pu défendre au fil de son œuvre — sur une question, face à un auteur, face à un discours scientifique, moral, philosophique ou politique — mais aussi la manière dont il les intègre à son écriture sans renoncer à ses exigences esthétiques. Le volume prend ainsi en compte aussi bien les romans que les essais au sens large : critique littéraire, textes politiques ou réflexions sur des questions sociétales comme la justice ou l’homosexualité.

Que représente finalement cette relance de la série Gide ?

Cette relance vise avant tout à offrir un lieu capable d’accompagner les nouvelles orientations de la recherche gidienne. Il ne s’agit pas seulement de prolonger un héritage critique, mais de rendre possible une réflexion collective sur une œuvre dont les enjeux littéraires, intellectuels et esthétiques continuent de dialoguer avec les questionnements contemporains.