Le théâtre de Gide, 6 : “Le Roi Candaule” (1901)

 Jean-Claude Perrier

Écrit par André Gide durant l’été 1899, Le Roi Candaule fut rapidement publié dans la revue L’Ermitage, en septembre, octobre et novembre de la même année. Le texte parut en édition originale à La Revue blanche en 1901. Puis au Mercure de France, en 1904, accompagné de Saül et De l’évolution du théâtre. Il sera régulièrement republié en 1927, 1930, 1933, 1942… 

La pièce a été créée dès le 9 mai 1901 par la Compagnie de l’Œuvre au Nouveau-Théâtre, dans une mise en scène de Lugné-Poé, que Gide décrit ainsi : « comme toujours, l’air à la fois plaintif et féroce ; l’air de quelqu’un à qui on a marché sur les pieds » (Journal, 15 octobre 1906). Aurélien-Marie Lugné, dit Lugné-Poé (1869-1940), acteur, metteur en scène, directeur de théâtre, y interprétait le rôle-titre, tandis que de Max, à qui Gide était assez lié dans ces années-là, jouait Gygès, et Henriette Roggers, Nyssia.

Les deux premières éditions, celle de 1901 et celle de 1904, étaient précédées chacune d’une préface. La première est organisée en cinq points, et quelque peu alambiquée. Après s’être disculpé par avance, en cas de succès, que son drame soit objet de scandale, Gide affirme : « J’ai voulu faire œuvre d’art, simplement. » Il résume ensuite l’histoire de son personnage, d’après Hérodote : « Ce drame est né, peut-être, de la lecture d’Hérodote. »

Candaule, personnage à la fois historique et légendaire, est le dernier de la dynastie des Héraclides (les soixante fils d’Héraclès). Il régna sur la Lydie, province grecque d’Asie mineure, de 735 à 708 avant Jésus-Christ. Jusqu’à ce qu’il soit assassiné par son ami, le berger Gygès, lequel lui succéda, fondant ainsi une nouvelle dynastie. Candaule avait insisté pour que, devenu invisible grâce à un anneau magique (trouvé dans les flancs d’un cheval de bronze, selon Platon), Gygès contemple la beauté incomparable de sa femme Nyssia, la plus précieuse de ses richesses. Mais le jeune homme tombe amoureux de la reine, lui révèle le stratagème et celle-ci, offensée, lui ordonne d’assassiner Candaule. Ce qu’il fait, puis il l’épouse.

Au passage, dans une note pleine d’humour, Gide s’excuse de n’avoir pas « suivi strictement ni l’histoire ni la légende », dressant la liste des licences qu’il s’est accordées : « D’ailleurs, Gygès ne fut pas pêcheur mais berger. D’ailleurs, il ne s’est pas servi de cet anneau pour voir la reine. D’ailleurs, etc., etc. » 

Dans le troisième point de sa préface, Gide explique avoir lu un article où un auteur plaidait pour l’accès des « classes populaires » à la beauté, à l’art, à la richesse, jusqu’ici confisquées par les « classes dominantes ». S’en serait suivi une espèce de « communisme », qui aurait mis fin à l’aristocratie et à son élitisme, avec le consentement de celle-ci, par noblesse d’âme. Un « suicide presque », selon lui. Tout en se défendant d’avoir voulu user de « symboles », Gide invite le lecteur / spectateur à considérer Candaule comme un apprenti-sorcier qui veut à tout prix partager ses infinies richesses avec un homme du peuple, Gygès, y compris la beauté de son épouse, et s’en voit puni. 

« Tout ce que fait Candaule est naturel », poursuit Gide, bien conscient que sa pièce, qu’il revendique comme un« caractère neuf », puisse-t-il choquer le public de son temps. 

Enfin, à sa façon si particulière, il répond aux reproches qu’on a adressés à son drame : « sécheresse, rapidité, inextension », « plus dessiné que peint »… Il feint d’acquiescer à ces critiques, d’assumer les défauts de son ouvrage, tout en plaidant également pour les qualités qu’il espère y avoir mises. Dont une certaine simplicité prosodique : la pièce est écrite en « prose nettement scandée » et non en vers, en dépit de la typographie. 

La préface de l’édition de 1904 est, elle, à la fois révélatrice et fort divertissante. Dans un préambule insolent, Gide explique son propos : « Afin d’aider le lecteur à se faire une opinion, si tant est qu’il y tienne, et sur la pièce que voici, et sur l’excellence de la critique dramatique dans les journaux de l’an 1901 », il présente un florilège de « découpures », sans commentaires de sa part, des articles parus dans la presse concernant Le Roi Candaule. Des journaux, et non des périodiques (plutôt élogieux), ni des revues (silencieuses), globalement critiques, voire, pour certains, vachards. 

« Cette histoire, M. André Gide a éprouvé le besoin d’en faire une pièce. Ni le théâtre, ni le sujet n’ont rien gagné dans l’affaire », estime La Fronde. « Le four a été complet », selon La Patrie. Ou encore « … j’ai à mon tour l’orgueil de dire à l’orgueilleux M. Gide que sa pièce n’est pas un chef d’œuvre », écrit Gaston Leroux dans Le Matin. Parmi les autres reproches récurrents : platitude, prétention, bizarrerie, obscurité, sécheresse, spéculation intellectuelle… 

Les noms des auteurs des articles ne sont pas cités, à quelques exceptions près. Et on relève quand même des opinions plus favorables. Ainsi, le poète symboliste Catulle Mendès, dans Le Journal : « Un peu de grandeur et même une beauté ». Deux critiques, enfin, expriment quelque chose de juste, qui a dû interpeller Gide. « Le Roi Candaule m’a intéressé à la lecture et ennuyé à la représentation », écrit Gustave Larroumet, dans Le Temps. Le critique estime que la marche nécessaire du dialogue ne laisse pas le temps de « comprendre la pensée subtile de l’auteur ». Et la revue de presse se clôt sur une citation de Charles Maurras, dans la Gazette de France, qui, lui aussi, juge le livre, plutôt que le spectacle, en critique littéraire mais aussi en idéologue de l’Action française. Il le qualifie de « petit livre subtil et fort », en qui il a vu, « non des symboles, mais des allusions politiques profondes », quoique très discrètes. 

Cette préface originale nous renseigne sur la réception par la presse, où signe toute l’intelligentsia de l’époque, du Roi Candaule, à la lecture et à la scène. Gide étant tenu par les critiques pour responsable des deux, même si ce n’est pas lui qui a géré la pesante machinerie dramatique. Opinions plutôt négatives, apparemment. En revanche, le texte tel quel a séduit, interpellé quelques happy few, plus par les questions qu’il soulève que par l’intrigue en elle-même. 

Malgré son humour de façade, Gide a dû être touché, voire mortifié par ces critiques. Il ne pouvait imaginer que sa pièce allait provoquer, quelques années plus tard, un scandale retentissant.

Dès le début des années 1900, un certain nombre de théâtres de pays germaniques, où Gide, germanophone et germanophile, avait voyagé plusieurs fois et comptait des amis, avaient manifesté leur souhait de représenter Le Roi Candaule. Ainsi, un théâtre à Vienne, un autre à Cracovie. Mais l’aventure la plus marquante fut la création de la pièce, à Berlin, le 8 janvier 1908, au Kleines Theater. Le projet remonte à 1906, ainsi qu’en témoigne le Journal de Gide, et l’initiateur s’appelait Émile Haguenin (1872-1924). Universitaire puis diplomate, il s’était lié d’amitié avec Gide à la fin des années 1890. Originaire de l’Est de la France, annexé par l’Allemagne, il avait été nommé par le Kaiser Guillaume II, en 1901, professeur extraordinaire de littérature française à l’Université de Berlin. Il y restera jusqu’à la guerre, en 1914. Et y reviendra de 1919 à sa mort, en 1924, dans des fonctions cette fois plus diplomatiques. Durant toutes ces années, Haguenin joua un rôle important de « médiateur culturel » entre la France et l’Allemagne, et de passeur d’écrivains français. Dont Gide. 

Celui-ci, à la demande d’Haguenin, lui avait envoyé, dès 1906, « un topo » avec des renseignements bibliographiques, afin de préparer la création de la pièce. Il avait prévu un voyage à Berlin en compagnie du peintre Maurice Denis, en 1907, pour l’occasion. Ils l’ont accompli. Mais la création du Roi Candaule n’aura lieu que l’année suivante, le 8 janvier 1908. Et l’auteur n’y assistait pas. Le lendemain, il reçoit par télégramme un compte-rendu de son ami : « Grand succès pour moitié de la salle le reste récalcitrant ». C’était un euphémisme. Dès ce même 9 janvier, la presse allemande se déchaîne, traitant Gide de tous les noms. « Pornographe », en particulier (c’est lui qui relève et raconte, dans son Journal du 15 janvier 1908), mais aussi « boulevardier » et « vaudevilliste ». On ne sait ce qui le vexe le plus ! Un journal présente même le drame comme « eine solche Schweinerei » (« une véritable cochonnerie »), bien dans le goût français… Haguenin en personne contre-attaque, signant deux articles élogieux, forcément, dont un dans Die Zeit.

Rien n’y fait. La pièce est d’abord suspendue, puis déprogrammée. Elle n’aura été jouée qu’un soir. 

Durant plusieurs semaines, Gide suit l’affaire à distance, on lui envoie les « découpures », comme il dit, « toutes injurieuses, malhonnêtes, stupides, infâmes » – et il en recense 153 ! Puis la source se tarit : deux derniers articles (vachards), en février. L’un, traduit, juge que « M. Gide n’a rien compris à son sujet », faisant référence à la pièce Gyges und sein Ring, de Hebbel[1], qui semblait au critique bien meilleure, plus conforme surtout à la haute idée que l’on se faisait alors de la Grèce antique et de ses héros. Gide aurait ignoré l’œuvre de son confrère allemand. Ce qui est faux. Le 2 septembre 1905, il note dans son Journal : « Lu à haute voix (…) les quatre premiers actes du Gyges und sein Ring de Hebbel. ». Et encore, le lendemain, sa lecture achevée : « Il y aurait beaucoup à en dire. Quel intéressant parallèle on écrirait entre cette pièce et la mienne ! » Puis il passe outre, à un autre chantier, et Candaule s’efface de ses préoccupations.

Mais qu’est-ce qui, dans le traitement gidien du mythe antique, a bien pu justifier des réactions aussi passionnelles, hostiles, au-delà de ce qu’il avait pu anticiper lors de la publication, en 1901 ? 

Comme pour ses pièces précédentes (SaülBethsabé), Candaule est centrée autour de la psychologie d’un personnage principal, et de son évolution. Un tyran tout-puissant, richissime, insatisfait et capricieux, presque fou, qui intervient sans vergogne dans le destin de ses proches, au risque de provoquer des drames, des meurtres – dont le sien. Dans le cas du roi Candaule, il en fait « l’homme le plus heureux de la terre » (c’est lui-même qui l’affirme) lequel possède tout ce qu’on peut désirer, y compris son épouse, la sublime Nyssia, son trésor le plus précieux, qu’il dissimule en principe à tous, sous un voile. Jusqu’à ce qu’il change d’avis, dans le désir de faire partager ses richesses à ses amis : festins, cadeaux, et même la beauté de Nyssia. Il agira de même avec Gygès, « non pas malheureux, mais misérable » (selon ses propres mots) qui, lui, ne possède que de maigres biens (sa hutte, ses filets de pêche, sa femme Trydo), lesquels vont même lui être ôtés. C’est alors que Candaule enclenche le processus fatal qui fera de Gygès un double meurtrier, coûtant la vie au roi : il désire passionnément offrir à Gygès, inventeur de l’anneau d’or trouvé dans un poisson, tout ce qu’il a, y compris la beauté de Nyssia. Et ce désir l’obsède, le hante, finit par gâter son bonheur, jusqu’à ce qu’il le satisfasse, à tout prix. C’est ce que les Grecs anciens appelaient « hybris », la démesure, qui confine à la démence. 

Dans cette intrigue, il se peut que la nudité de Nyssia, l’adultère de Trydo, les meurtres sanglants commis par Gygès, aient choqué le public berlinois. On trouve pourtant à peu près les mêmes éléments dans les tragédies de Shakespeare. Quant à l’histoire elle-même, elle était connue depuis l’Antiquité, même si Gide l’a revisitée. Voilà pour la dimension psychologique. Quant à l’aspect « politique », source complémentaire mentionnée dans sa préface de 1901, auquel Maurras s’était montré sensible, cette espèce de « communisme » représentant un souverain qui distribue ses richesses à tous, il a sans doute bousculé les conventions, dans la capitale de Guillaume II, roi de Prusse et empereur d’Allemagne, libéral uniquement dans le domaine économique. En dépit des efforts inlassables déployés par Émile Haguenin en faveur du rapprochement culturel franco-allemand, la majorité de l’opinion allemande n’éprouvait que mépris pour la France vaincue en 1871, et amputée de l’Alsace-Lorraine. Dès 1907, le Kaiser avait renouvelé la Triple-Alliance avec l’Autriche et l’Italie, et lancé une vaste campagne de réarmement de son pays. Avec les conséquences que l’on connaît. Il se peut, dans ce contexte, que le drame de Gide, œuvre « immorale » de l’auteur de L’Immoraliste, ait pâti de ce climat général « anti-français ». D’ailleurs, le critique berlinois qui avait traité Le Roi Candaule de « Schweinerei » prétendait, sans s’en étonner, que la pièce avait « remporté un éclatant succès à Paris ». On sait la vérité. Gide la signale d’un simple « ![2] », à la fois résigné et moqueur face à tant d’agressivité. Cela ne l’empêchera pas de continuer à admirer la littérature allemande, et de revenir dans la patrie de Goethe, jusqu’en 1947.

[1] Frederich Hebbel (1813-1863), est un poète et dramaturge allemand. Son Gyges a été publié en 1856. Il est aussi l’auteur de Die Nibelungen (1862), dont s’est servi Wagner.

[2] Journal, 15 janvier 1908, op. cit.