André Gide : repartir de zéro

Ophélie Colomb

Année Zéro, no 1 : André Gide (1869-1951), revue littéraire dirigée par Yann Moix, Paris, Bouquins éditions, 27 janvier 2022, 496 p.

Dans son feuilleton littéraire publié récemment dans Le Monde et consacré au Retour de l’U.R.S.S., Camille Laurens écrit à propos d’André Gide : « C’est une source d’étonnement et de tristesse, à l’aune des siècles ou d’une vie, de voir pâlir des étoiles qui paraissaient si brillantes. C’est donc aussi une joie lorsqu’elles se rallument, éclairant de nouveaux paysages d’une clarté toujours vive1. » Comme l’exprime l’écrivaine, « alors que Poutine, grand admirateur de Staline, fait la guerre à l’Ukraine », en (re)lisant le rapport du voyage de Gide en U.R.S.S., « il est frappant de constater à quel point sa parole colle à notre actualité la plus violente2 ». Cette réflexion fait écho à la parution en janvier du premier numéro d’Année Zéro, consacré à André Gide. Cette revue littéraire, fondée et dirigée par Yann Moix, ambitionne de « frotter » ce dernier à l’époque. Qu’il s’agisse de « coller à l’actualité » pour Camille Laurens ou de « frotter à l’époque » (p. 9) pour Yann Moix, c’est toujours la preuve de la vivacité de l’œuvre de Gide qui nous est apportée.

En guise d’ouverture, Yann Moix expose « ce qui obsède Année Zéro » (p. 9) et par-là donne une définition du « zéroïsme » : « Bêtement repartir du début : faire de Gide, de tous et de toutes les autres, des auteurs fraîchement nés. Nous entendons ne point nous embarrasser des réputations – tâche impossible. Ne pas nous laisser impressionner par l’importance, la postérité, la place dans les siècles. » Année Zéro est en ce sens une revue doublement gidienne. D’abord, parce que le choix du premier numéro s’est porté sur Gide, mais surtout, parce que le « zéroïsme » est un « gidisme ». Commentant le recueil d’études et d’articles intitulé Incidences (1924), Yann Moix nous le rappelle : « Gide épate par cette propension à considérer une œuvre, quelle que soit la réputation de son auteur et son éloignement dans le temps, comme si elle venait de paraître en librairie. D’où cette enfantine fraîcheur sans cesse renouvelée : tout ce qu’il lit est sorti la semaine dernière, à commencer par Virgile et Shakespeare » (p. 334). Ce qui amplifie le patronage gidien de cette nouvelle revue est incarné par Yann Moix lui-même, qui revendique avec l’écrivain une filiation d’esprit : « Je suis gidien » (p. 24), confesse-t-il dès les premières pages.

Si Année Zéro est une revue de passionnés3, elle n’en reste pas moins rigoureuse et impressionnante (496 pages). La méticuleuse « tentative de bibliographie gidienne » (p. 443-472) entreprise par Yann Moix donne même un caractère universitaire à la revue. Sur le plan formel, celle-ci est découpée en cinq cahiers ponctués d’illustrations ou de photographies légendées par des citations fort bien choisies de l’écrivain.

Le « Cahier zéro » (p. 11-85) s’ouvre sur un « concentré de biographie gidienne » (p. 13-19) savamment élaboré par Yann Moix et donnant à voir « Gide en chair et en os ». Ces repères chronologiques permettent notamment de situer et de fixer les rencontres fondatrices ainsi que les voyages initiatiques et engagés de l’écrivain.

Dans un entretien fleuve mené par Maria de França (p. 21-72), Yann Moix confie ce qui le lie intimement et viscéralement à l’écrivain : « Gide, ici, non seulement me parle, mais il parle de moi. Il me ressemble étonnamment » et plus loin, après l’avoir cité à nouveau : « Cette phrase, il me semble encore qu’elle est de moi » (p. 21). Néanmoins, cette fascination quasi-mystique – proche d’une confusion des identités – n’est pas le reflet d’une simple « passion » liée seulement à la « perfection stylistique absolue » (p. 24) de Gide : elle correspond davantage à une entreprise de survie. « Gide m’a sauvé la vie. Cet écrivain, décrit comme le chantre de l’inquiétude, m’a réconforté » (p. 26) nous dit Yann Moix. Plus loin dans la revue, il dépasse son propre vécu pour rappeler qu’en son temps Gide put représenter pour une certaine jeunesse un sauveteur : « On ne dira jamais à quel point cet homme, si installé déjà dans l’âge et malgré un croissant ras-le-bol de sa propre disponibilité, n’aura eu de cesse d’incarner, pour toutes les jeunesses paumées, un recours, un réconfort, une bouée de sauvetage » (p. 364-365). Ses propos, pour certains teintés de vénération, attisent la curiosité et invitent à l’enquête : Qui d’autre Gide a-t-il bien pu sauver ou qui sauvera-t-il demain ? Combien de ces sauvés resteront anonymes ? D’ailleurs en miroir, que peut-on sauver de l’œuvre et de la vie de Gide ? Car, dans cet entretien, Yann Moix affronte sans détour les thèmes qui fâchent : l’antisémitisme (p. 51-62) et la pédophilie (p. 65-72) sont introduits pour être davantage (voire trop ?) développés dans les contributions suivantes.

Ensuite, Pierre Masson évacue, quant à lui, dans ce premier cahier, la polémique littéraire qui revient sans cesse lorsqu’on évoque Gide. Non seulement, il est l’auteur de Hugo, hélas ! (Denis Olivennes, p. 131-132 ; puis Serge Lama, p. 403-404, y consacrent leurs contributions), mais il est aussi « l’homme-qui-a-refusé-Du côté de chez Swann » (p. 78). En effet, Pierre Masson, dans son article « Gide au miroir de Proust » (p. 78-84), nous rappelle ce qui distingue l’un de l’autre mais aussi tout ce qui les rend « complémentaires », notamment au regard de « la persistance de leur désir de s’entendre en dépit des divergences » (p. 84)4. Le premier cahier de la revue fait donc « le point sur » Gide en exposant ce qui le rend « insupportable » (p. 72) mais aussi ce qui fait de lui un écrivain « coulant de source » (p. 24).

Le « Cahier analytique » (p. 87-279) est composé de dix-sept articles, deux entretiens et un extrait de L’Envers du Journal de Gide et Les Secrets de la sincérité de François Derais et Henri Rambaud (p. 217-226). Dans son article « Si le gay ne meurt » (p. 89-113), Arthur Dreyfus nous propose, prenant au pied de la lettre le postulat du « zéroïsme », de « jouer à croire que Si le grain ne meurt vient de paraître » (p. 89). Ce jeu original – consistant à sortir de son contexte historique les mémoires de Gide pour analyser à l’aune de notre époque le secret d’homosexualité dans la littérature – dépeint les jalons conflictuels et engagés de la sexualité gidienne faisant écho à l’image que Philippe Sollers a gardée de l’écrivain, à savoir : « un combattant héroïque de la découverte – qui, jusque-là, était soigneusement taboue – de la sexualité » (p. 410).

Noël Herpe propose une relecture de Saül au prisme de la déchéance du pouvoir (« Saül, ou l’école des dominés », p. 114-116). L’auteur donne à ce texte sacré – « profané » par Gide – toute son aura contemporaine et révolutionnaire : « En un temps où l’on pourfend la “domination” sous toutes ses formes, c’est que cette pièce met en scène la jeunesse comme la plus éclatante des dominations » (p. 116).

Yann Moix met ensuite en regard la première œuvre de Gide, Les Cahiers d’André Walter (1891), et la dernière, Thésée (1946) pour notamment souligner qu’elles symbolisent parfaitement une « très gidienne inversion » (p. 117) : « André Walter : jeunesse et ténèbres ; Thésée : vieillesse et photons » (ibid.). La littérature comme trajectoire d’une œuvre dont chaque livre est différent et, comme trajectoire d’une vie dans laquelle Gide ne se ressemble jamais : « Le fil d’Ariane, c’est ce qui, dans le labyrinthe de l’existence, relie André Walter à Thésée, c’est l’œuvre, l’œuvre complète, dans sa totalité, c’est autrement dit ce qui relie Gide-1946 à Gide-1891, le grabataire au galopin » (p. 118).

La contribution de l’universitaire Sylvia Giocanti, « Vivre avec Montaigne » (p. 123-130), revient sur la place qu’occupa Montaigne dans la vie de Gide en offrant un regard critique sur les deux textes de l’écrivain : Montaigne et Suivant Montaigne. La philosophe expose comment « Montaigne n’étant plus un moyen, mais un obstacle à la fréquentation de soi-même, Gide le tire à lui, au sens où il y projette ses tourments personnels » (p. 125).

Plusieurs pages sont ensuite consacrées à Gide et la musique. Frédéric Sounac, professeur de littérature et compositeur, nous présente Gide pianiste et sa préférence connue pour Chopin (« Notes sur “Notes” », p. 134-146). Les Notes sur Chopin sont ainsi explorées pour nous exposer en quoi elles constituent « un véritable manifeste esthétique » (p. 135). En effet, dans cette contribution, la relation entre Gide interprète des partitions et des mots est rendu intelligible : « La pensée gidienne suppose plutôt que deux pôles, “classique” et “romantique”, cohabitent chez tout artiste de valeur » (p. 139). Ce portrait de « Gide “musicologue” » est parachevé par un entretien avec le pianiste Augustin Voegele, auteur de Musique et désir chez André Gide(p. 148-162), qui a également enregistré le CD Chopin par André Gide6 .

L’article que consacrent Pascal Blanchard et Nicolas Bancel à « André Gide, l’Afrique et les colonies » (p. 174-183), historicise et contextualise avec méthode Voyage au Congo et Le Retour du Tchad. Les historiens apportent une fois de plus la preuve que les écrits de Gide sont légitimes à l’écriture de l’Histoire : les notes critiques que l’écrivain ajoutent à son récit « permettent, selon eux, d’ancrer le roman dans le réel et la “technique”, dans une réalité coloniale » (p. 181). Toute l’ambiguïté de Gide à l’égard de la colonisation est ici abordée avec finesse : son racisme et son anticolonialisme. C’est ainsi que l’écriture gidienne incarne la dualité du droit colonial7 (l’application d’un droit métropolitain et d’un droit spécifique à la colonie), la scission juridique entre citoyen et sujet8, en somme une part de l’histoire coloniale, mais aussi du droit colonial.

Pascal Louvrier introduit le thème des prochains articles de ce cahier en nous emmenant sur les pas de Gide en Afrique du Nord, entre sensualité et sexualité, entre désir et désert (« Thérapie », p. 184-190). Puis, dans un article incarné et dûment référencé (« André Gide au cœur de la question pédophile », p. 191-216), Ambre Philippe aborde le « problème littéraire » que constitue la représentation de la pédophilie dans les écrits de Gide (p. 195). Selon l’autrice, « seule la littérature semble en mesure d’éclairer dans toute sa complexité » (p. 192) la sexualité humaine. Et par extension, seule la littérature peut nous dire « ce qui est » (p. 209) pédophile : « Le récit pédophile […] ne dit pas la relation possible entre le pédophile et l’enfant, mais bel et bien son impasse » (p. 195). Mais cette impasse ne saurait être pleinement explicitée sans son angle manquant, celui des victimes : « La prise de parole actuelle va probablement modifier les rapports de domination dans le processus créatif » (p. 201). Et concernant le cas de Gide, la prise de parole ne peut se faire aujourd’hui que dans une dimension archivistique. En effet, Ambre Philippe, directrice de la Fondation Catherine Gide, nous oriente vers de nouvelles perspectives de recherches, notamment à partir des lettres de jeunes Africains adressées à l’écrivain et conservées dans les archives de la Fondation qui offriraient la possibilité d’aborder de manière complète la question pédophile chez Gide (p. 203).

Quelques pages plus loin, c’est l’autre sujet qui fâche qui est ouvert. Jonathan Hayoun et Judith Cohen Solal, dans « Gide et le moment antisémite » (p. 235-243) retracent la pensée et les écrits controversés et contradictoires de l’écrivain à propos de « la question juive ». Comme pour la question coloniale, au sujet des Juifs, « Gide incarne aussi le paradoxe et la duplicité d’une époque où les opinions peuvent être vacillantes » (p. 240).

Dans le dernier article de ce cahier, Stéphane Laptev retrace les mésaventures de Gide lors de la construction de la Villa Montmorency à partir de 1900 jusqu’à sa vente en 1928 et son départ pour l’appartement du 1 bis rue Vaneau (« Le 38 avenue des Sycomores n’est plus à vendre », p. 256-265). L’histoire des lieux d’habitation de Gide déroulée ainsi sous nos yeux, nous rappelle que, au contraire de Mauriac, Duras, Giono, etc., il n’existe pas à proprement parler de maison d’écrivain concernant Gide, dans le sens où aucun de ses lieux de résidence ne se visite aujourd’hui. Cependant, ce manque n’enlève en rien le caractère incontournable de Gide et de son œuvre défendu par Frank Lestringant dans son entretien avec Jean-Marc Levent, qui clôt ce cahier (« On n’en a jamais fini avec lui », p. 267-279).   

Le « Cahier critique » (p. 281-407) regroupe cinquante et une chroniques de vingt et un contributeurs interprétant et commentant, à l’aune de notre époque, certaines œuvres, pièces de théâtre, conférences, chroniques et correspondances – pour certaines peu connues, comme celle avec Simone Marye (1952) – de Gide. Toutes les voies génériques sont ainsi convoquées. Cette multiplicité des genres littéraires incarne en miroir les « mille figures de Gide » (p. 378). Ce sont surtout les articles de Yann Moix qui dévoilent ce Gide pluriel. En usant tantôt de l’indéfini tantôt du défini pour le désigner, il rend sensible et intelligible la complexité, la plasticité, la fluidité, la réinvention constante et, enfin, la modernité de l’écrivain. C’est ainsi que « le Gide critique » (p. 302et p. 311), « le Gide trentenaire » (p. 304), « le Gide “biblique” » (p. 316) se conjuguent avec « un Gide en grande forme, plein de gymnastique » (p. 336) ou encore « un Gide en trois dimensions » (p. 349), « un Gide pour temps de crise » (p. 351), et pourquoi pas « un Gide marchant sans arrêt sur des œufs » (p. 369). Ces milles visages gidiens s’ajoutent à ceux explorés dans le cahier précédent : « le Gide pianiste », « le Gide pamphlétaire », « le Gide, homme de son temps », « un Gide télégénique » (p. 248-252), etc.

De même, ce cahier donne à voir tous les médiums de l’œuvre gidienne, témoignant de la vigueur et de la temporalité mais aussi, paradoxalement, de l’a-temporalité de celle-ci. En effet, la disponibilité immédiate des éditions électroniques de certaines œuvres de Gide (par exemple, celles traitées p. 288-289 et p. 316-317) voisine avec le plaisir de la lecture de certaines éditions originales (par exemple, celles traitées p. 286-287 ; p. 294-295 ; p. 302-303 ; p. 304-305 ; p. 311-312 ; etc.). Oui, plaisir, c’est le mot, lorsqu’Ulysse Manhes, lisant la première édition en volume des Souvenirs de la cour d’assises (1914), nous livre une mention manuscrite figurant dans l’exemplaire qu’il a sous les yeux : « Gide, en voulant tout saisir du spectacle de la cour d’assises (les psychologies, les rôles, les paroles…) veut vider la barque à la petite cuillère ; il est comme un débutant en stage d’initiation, souhaitant que rien ne lui échappe. Il est tout entier happé par l’étonnement » (p. 322).

En outre, les innombrables dates des éditions des différentes œuvres présentées manifestent et objectivent la présence de Gide dans les librairies tout au long du XXe siècle. Toutes ces années semblent nous renseigner également quant au moment où chacun des critiques a lu l’œuvre pour la première fois. Ces repères temporels sont là pour nous signifier que Gide est lu, malgré tout, d’hier à aujourd’hui, et que ses écrits sont donc atemporels.

Chacune des contributions met une citation en exergue avant de présenter – et parfois de contextualiser – le texte de Gide et de l’interpréter avec subjectivité. En ce sens, ce cahier complète opportunément certains aspects qui ne sont pas évoqués ou approfondis dans les cahiers précédents et suivants, comme « le Gide voyageur ». Ainsi, par la lecture qu’il fait d’Amyntas (1906), Yann Moix montre que cet ouvrage est finalement un traité de voyage : « Voici le carnet de route de celui qui s’étonne d’abord de ce qui n’étonne personne » (p. 305). Commentant Bethsabé (1912), Yann Moix suggère qu’« il est question d’une obsession récurrente dans son œuvre et dans sa vie : celle du dénuement – l’appel du peu » (p. 316). Et ajoute que « le nomadisme de Gide provient aussi de là : nous ne sommes que de passage, rester entre ses pierres, sous le toit qu’on possède, cachés derrière des murs payés comptant n’a aucun sens. Le sédentaire est un mort-vivant » (ibid.). En outre, les différentes études portant sur une infime partie de la colossale correspondance de Gide reviennent avec pertinence sur sa générosité incarnée, comme celle de son écriture.

Le « Cahier Sollers » (p. 409-427) est constitué uniquement d’un entretien de Philippe Sollers avec Yann Moix. Quelque peu décousu et disloqué, ce dialogue à bâtons rompus n’en demeure pas moins savoureux, notamment parce que cet échange met en scène un gidien revendiqué (Moix) et un non-gidien assumé (Sollers). Sans détour et non sans une certaine provocation, Sollers affirme à propos de l’œuvre de Gide : « Non, tout ça est très vieux. Le Journal, c’est tout. Le reste c’est l’absence de talent » (p. 417). Toutes les tentatives de Yann Moix pour ramener Sollers à Gide et à son œuvre sont vaines : la conversation dérive, se perd puis revient à Gide, pour définitivement prendre le large.

Afin d’appuyer ce que Sollers rejette de et chez Gide, sont convoqués Claudel, Wilde, Joyce, Rivière, Proust, Sade, Barrès, Céline, etc., et puis : Mauriac. Ce dernier faisant partie de l’univers de l’auteure de ces lignes, il lui est bien difficile de ne pas s’attarder sur la comparaison que Sollers entreprend entre Gide et Mauriac à propos de la politique. Il faut rappeler qu’il est épineux – sinon impossible – pour Gide de s’exprimer avec lucidité sur la politique et qu’à dire vrai, il n’y comprend pas grand-chose9. Cela n’enlève rien, bien évidemment, à l’éthique et à l’urgence qu’il attache à ses différents engagements politiques tout au long du XXe siècle : c’est d’abord la défense d’un certain sens de la justice qui les détermine. En revanche, pour Mauriac, si la justice guide aussi son œuvre politique, son engagement découle, lui, d’une culture politique ancrée10. À cet égard, selon Sollers, « le chef-d’œuvre politique du XXe siècle n’est autre – ô surprise –, si on le lit attentivement, […] que l’énorme Bloc-notes de Mauriac. C’est lui qui a raison et qui a eu toujours raison en politique » (p. 415). Face au monumental Bloc-notes de Mauriac11, Sollers (s’)interroge : « Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse avec Gide en politique ? Rien », avant d’ajouter, lapidaire : « C’est-à-dire que l’histoire lui est absolument étrangère dans ses tréfonds. Or, je crois que nous sommes justement au moment où la conscience la plus politique est la plus menacée avec la conscience de l’histoire elle-même. Voilà pourquoi Gide, je peux m’en passer après l’avoir lu attentivement » (p. 416). Il faudrait bien évidemment apporter quelques nuances, si Gide préfère se proclamer inactuel, il reste conscient de l’Histoire et de son mouvement12.

De même, le titre donné à cette interview reprenant l’assertion de Sollers, « Trouvez-moi une femme chez Gide » (p. 418), mériterait d’être tempéré. Aux lecteurs d’hier et d’aujourd’hui de Corydon, Gide est certes apparu comme anti-féminin. Pourtant, il faut rappeler que les femmes ont une place immédiate dans sa vie et son œuvre. Et comme l’expose remarquablement François Bompaire dans ses pages consacrées au matérialisme féministe chez Gide dans son dernier essai : Geneviève, ce roman inachevé, politise l’amour et le désir féminin13. N’en déplaise à Sollers, il y a bien du révolutionnaire chez Gide…

Enfin, le nom du dernier cahier, le « Cahier Orange », donne sens à l’esthétique safranée des première et quatrième couvertures de la revue. Aussi, s’il est commun, sinon universel, d’associer la couleur sépia et ses tons orangés à la photographie ancienne et, par métonymie, au temps passé, la réalité historique est plus complexe14. En effet, comme l’évoque Michel Pastoureau dans son Dictionnaire des couleurs de notre temps, « ce qui est sépia, ce ne sont pas tant les photographies de ces décennies révolues que l’imaginaire que nous en avons. […] Les tons sépias ne correspondent donc guère à une réalité ancienne – photographique ou cinématographique – mais bien plutôt à l’image que nous avons, aujourd’hui, de cette réalité15 ». Et parce que la sépia est aussi une couleur de l’écrivain plus que du peintre, elle est à « la lisière entre l’écriture et l’image », où « un imaginaire de l’écriture du temps » est possible16. Et c’est tout l’objet de ce dernier cahier où se mêlent l’archive – et donc l’écriture de Gide –, une bibliographie de l’écrivain (p. 443-472) ainsi qu’une photographie glosée entre description et fiction par Nicolas d’Estienne d’Orves (p. 471-477) : de cet ensemble, se dégage un imaginaire (a)temporel. Les chercheurs et les passionnés pourront donc découvrir des lettres inédites de Gide à Raymond Radiguet (p. 430), à Henri Thomas (p. 431), à Jacques Gérard (p. 438-439) et à Auguste Bréal (p. 440-441), toutes issues de la collection personnelle de Yann Moix. Deux lettres de Gide sont également reproduites : l’une adressée à André Dubois (p. 432-435, présentée comme inédite, elle fut en partie publiée dans le second tome de la biographie de Frank Lestringant17) et l’autre à Taha Hussein publiée dans le BAAG, n° 114-115 (p. 436-437).

En refermant le premier numéro d’Année Zéro, Gide nous apparaît vivant et contemporain ; actuel malgré lui. Néanmoins, ce sentiment de vivacité aurait pu être plus intense encore si certains thèmes n’avaient pas été traités avec redondance (le refus supposé de Gide du manuscrit Du côté de chez Swann, la question pédophile, la question juive, la sexualité de Gide, etc.). En effet, on peut regretter que certains sujets propres à ajouter de la complexité à la pensée, à l’œuvre et à la vie de Gide ne soient pas considérés ou approfondis : les satellites féminins de son univers (Madeleine, Maria Van Rysselberghe, etc. mais aussi les personnages féminins de son œuvre) ; son rapport à la justice et aux criminels ; son théâtre ou encore « le Gide » face à l’épuration littéraire. Les redites auraient pu ainsi laisser la place à davantage encore de fraîcheur. Aussi, le ton polémique et passionné de certaines contributions interroge. Il est toujours délicat de tirer à soi un écrivain à la politique littéraire singulière pour en faire le porte-parole de sa propre idéologie. Les gidiens et gidiennes sauront passer outre et ne retenir d’Année Zéro seulement ce qui apporte à leurs travaux de nouvelles orientations. De même, il s’agira aussi d’aller plus loin quant à la question posée en creux dans cette revue : peut-on dissocier l’œuvre de l’auteur ? Cette question n’est autre que celle de la responsabilité morale de l’écrivain. À cet égard, on pourra se référer au dernier ouvrage de Gisèle Sapiro (Peut-on dissocier l’œuvre de l’auteur18 ?) qui, avec méthode et rigueur, offre des moyens de cheminer intellectuellement sur cette question épineuse et urgente. S’agissant de Gide, le dernier ouvrage de François Bompaire, L’Espace politique de la littérature. Lire André Gide après #MeToo, remplit fort bien le défi. Une lecture nécessaire pour qui souhaite (re)lire Gide aujourd’hui et ainsi repartir de zéro – sereinement, lucidement. 

 

Ont collaboré à ce numéro : Mathieu Alterman, Nicolas Bancel, Jean-Luc Barré, Pascal Blanchard, Emmanuel Blanchet, Christophe Bourseiller, Coralie Camilli, Thierry Chèze, Judith Cohen Solal, Arthur Dreyfus, Nicolas d’Estienne d’Orves, Maria de França, Gaspard Gantzer, Sylvia Giocanti, Jonathan Hayoun, Noël Herpe, Dominique Jamet, Pierre Joo, Philippe Lacoche, Serge Lama, Stéphane Laptev, Maxime Lesour, Frank Lestringant, Jean-Marc Levent, Pascal Louvrier, Ulysse Manhes, Pierre Masson, Yann Moix, Denis Olivennes, Michel Onfray, Anne-Claire Onillon, Ambre Philippe, François Reynaert, François Rollin, Charles Sebag, Philippe Sollers, Frédéric Sounac, Laurent Storch, Augustin Voegele.

 

[1] « Retour de l’U.R.S.S., d’André Gide : le feuilleton littéraire de Camille Laurens » [en ligne], Le Monde, 10 mars 2022.

[2] Ibid.

[3] Yann Moix et Marie Sorbier, « Peut-on encore lire André Gide aujourd’hui ? », émission « Affaire en cours », France culture, 27 janvier 2022.

[4] Pour aller plus loin : Pierre Masson, André Gide et Marcel Proust, à la recherche de l’amitié, Lyon, PUL, 2020.

[5] Paris, Classiques Garnier, « Bibliothèque gidienne », 2020.

[6] Par Pascal Perrot, Studio Alys, piano Steinway D274, © Fondation Catherine Gide 2019.

[7] Olivier Le Cour Grandmaison, « L’exception et la règle : sur le droit colonial français », Diogène, Paris, 2005/4, n° 212.

[8] Emmanuelle Saada, « Citoyens et sujets de l’Empire français. Les usages du droit en situation coloniale », Genèses, no 53, décembre 2003, p. 4-24.

[9] À la suite des vagues d’attentats anarchistes en 1892-1894 et de la démission du président de la République Casimir Perrier en janvier 1895, Gide écrit à sa mère : « Les événements politiques me terrifient. Est-ce assez dramatique ! J’aime mieux n’en rien dire, et garder là-dessus “un silence systématique”, – et puis, je n’y comprends rien… » André Gide, Correspondance avec sa mère 1880-1895, Paris, Gallimard, 1988, p. 578.

[10] Sur Mauriac et la politique, voici quelques références bibliographiques (liste non-exhaustive) : Bernard Cocula (dir.), Humanisme et politique chez François Mauriac, Bègles, Cahiers de Malagar, IX, Automne 1995 ; Jean Daniel, Jean-Claude Guillebaud, Francis Jeanson et al., François Mauriac un journaliste engagé, Centre François Mauriac de Malagar, Confluences, 2007 ; Jean-François Durand et Michel Dye (dir.), Mauriac dans les combats du siècle, Paris, L’Harmattan, 2006 ; André Le Gall, Mauriac politique, Paris, L’Harmattan, 2017 ; André Séailles (dir.), Mauriac entre la gauche et la droite, Paris, Klincksieck, 1995 ; Jean Touzot, Mauriac sous l’Occupation, Paris, La Manufacture, 1990 ; Philippe Baudorre, « François Mauriac journaliste politique : penser le totalitarisme », in Philippe Baudorre (dir.), Un écrivain journaliste, Revue des Lettres modernes, François Mauriac 6, Caen, Minard, 2003, p. 61-109 ; Bernard Cocula, « Mauriac et l’affaire Dreyfus », Cahiers François Mauriac, n° 7, 1980, Paris, Grasset, p. 11-30.

[11] Néanmoins, le Bloc-notes n’est pas l’unique espace politique de l’œuvre de Mauriac. Il faut également citer les recueils suivants : François Mauriac, Journal. Mémoires politiques, éd. Jean-Luc Barré, Paris, Robert Laffont, 2008 et François Mauriac, La Paix des cimes : chroniques 1948-1955, éd. Jean Touzot, Paris, Bartillat, 2009 [2000].

[12] Thomas Cazentre, « Gide, la littérature et l’Histoire : l’avenir d’une illusion », in Robert Kopp et Peter Schnyder (dir.), André Gide ou la tentation de la modernité, Paris, Gallimard, 2002, p. 200-222.

[13] François Bompaire, L’Espace politique de la littérature. Lire André Gide après #MeToo, Paris, Classiques Garnier, « Bibliothèque gidienne », 2021, p. 167-173.

[14] Sur ce point, voir le passionnant article de Jean-Pierre Montier : Jean-Pierre Montier, « Sépia, couleur de l’encre, teinte du temps », Polysèmes [en ligne], 14 | 2015, mis en ligne le 18 novembre 2015, consulté le 20 avril 2022.

[15] Michel Pastoureau Dictionnaire des couleurs de notre temps, Paris, Christine Bonneton, 2007, p.146-147.

[16] Jean-Pierre Montier, art. cit.

[17] Frank Lestringant, André Gide l’inquiéteur, tome II, Paris, Gallimard, 2012, p. 894-895.

[18] Paris, Seuil, 2020.