L'EAU chez Gide : “Paysages aquatiques gidiens”

FCG, Nadia Fouché

Nadia Fouché a le trait précis comme une lecture. Trait après trait, elle dessine en noir et blanc ce qu'elle appelle sa “mythologie personnelle”. L'artiste plasticienne et historienne de l'art a imaginé avec la Fondation Catherine Gide un projet d'illustration de la période symboliste d'André Gide (Paludes, Le Voyage d’Urien, Les Nourritures Terrestres, Le Traité du Narcisse) à partir du thème de l'eau. Elle reçoit pour la réalisation de 6 dessins grands formats le Prix de création de la Fondation Catherine Gide. 

Dans les ouvrages de la période symboliste d’André Gide, une grande place est accordée aux descriptions de la nature et des paysages. Ainsi, le minéral, le végétal et l’animal se découvrent au fil de la contemplation et des voyages. A la fois sujet du récit, toile de fond, destination réelle ou idéal imaginaire, cette nature s’anime et se décrit comme une présence poétique qui semble faire écho à la sensibilité et aux émotions des personnages et du narrateur.

Au sein de cet univers élémentaire et sensoriel, l’eau est omniprésente. Qu’il s’agisse des bains dans les ondes transparentes du Voyage d’Urien, des mers agitées et des sources pures et désaltérantes des Nourritures Terrestres, des eaux dormantes, objets de contemplation et de questionnements métaphysiques dans Paludes et le Traité de Narcisse, l’eau se présente comme un monde essentiel et nécessaire, déterminant à la fois les actions et les émotions des différents personnages.

En tant qu’espace sensible, « lieu des métamorphoses », l’élément aquatique est en lien, selon David Walker1, avec la personnalité d’André Gide, à la fois protéiforme et fluctuante. Lié intimement à son psychisme, l’élément liquide, « dans les remous de son for intérieur » incarne en effet l’« être gidien » dans sa part inconsciente mouvementée, « son invisible réalité ». Ainsi, la présence de l’eau dans ce corpus d’oeuvres en particulier semble contenir l’expression d’une certaine «nature aquatique » de l’« être gidien », laquelle s’exprime, dans les récits de voyages imaginaires et réels.

Dessiner l’eau à partir des récits de cette période dite symboliste d’André Gide, c’est ainsi porter un regard sur ces paysages aquatiques qui se découvrent et se renouvellent au fil du récit, avec délicatesse et profondeur. C’est mettre en scène cette relation si singulière des corps et des personnages à cet élément, entre immersion, flottement, absorption ressourçante et purificatrice, sensualité, attirance ambivalente et rejet indescriptible. C’est, également, tenter de traduire par la figure, la lumière et les espaces, les « remous intérieurs » de la pensée et de l’identité gidiennes, qui semblent émerger, en écho à la présence de l’eau et en creux, comme une individualité fluctuante et en mouvement. À travers le dessin de l’eau, il s’agit, enfin, de mettre en évidence la pluralité de cet élément changeant, au potentiel graphique si singulier, de matérialiser, d’immobiliser la fluidité, les effets de surface et de lumière, la liquidité, de celui-ci ainsi que la variété de ses états.

Image
Mer agitée, Nadia Fouché
Nadia Fouché, Mer agitée, 2022

1 « La goutte, la vague et la mer. Substance et formes du moi gidien », in Jean-Michel WITTMANN (dir.), Gide ou l’identité en question, Paris, Garnier, « Bibliothèque gidienne », 2017, p. 19.

 

Tâcher d'avoir le temps d'aller au Jardin des Plantes ; y étudier les variétés du petit Potamogéton pour Paludes.
André Gide, Paludes, 1895. 

Image
Potamogeton, Nadia Fouché
Nadia Fouché, Potamogeton, 2022.