Paola Fossa publie sa grande étude sur la réception d’André Gide en Italie

Sur : La Réception d’André Gide en Italie (1895-1947). Le regard de la presse, Paris, Classiques Garnier, 2026, 653 p.

André Gide a passionnément aimé l’Italie, il y a régulièrement séjourné dès sa jeunesse et jusqu’à peu de temps avant sa mort, en 1951 : 

« C’est au point que j’ai beau passer la frontière je ne parviens pas à me sentir étranger. » (p. 13)

Paola Fossa, à qui on doit bon nombre d’études sur la réception gidienne en Italie, propose une grande recherche chronologique de la réception d’André Gide en Italie, de ses débuts en 1895 à la consécration par le Prix Nobel en 1947. Sa démarche est à la fois bibliographique, historique et critique. Le point de départ reste l’incontournable Bibliographie de Gide en Italie d’Antoine Fongaro (Institut français de Florence, 1966, réédité en 2000). Elle propose de compléter cette présentation par le dépouillement de journaux et de revues en version papier et numérique, au travers des archives se trouvant en France, en Italie et en Suisse. Les articles de presse sont analysés dans le but d’approfondir les lectures critiques faites en Italie de l’œuvre de Gide. Le corpus de ces articles et autres sources est confronté au contexte historique et culturel en Italie et discuté.

L’étude se divise tout naturellement en trois parties, soit de 1895 à 1918, de 1919 à 1943 et de 1943 à 1947. Chaque période est approchée aussi bien du côté quantitatif que du côté qualitatif, ce qui permet à l’auteure de cerner les tendances de réception. Les personnalités qui ont joué les intermédiaires sont également mentionnées. On constate ainsi une progression intéressante favorisant la visibilité de Gide dans la presse italienne : « marginale et sporadique à ses débuts, sa présence devient stable dans l’entre-deux-guerres ; après la Seconde Guerre mondiale, l’auteur entre dans le canon » (p. 10). Mme Fossa a fait des recherches dans de nombreuses archives européennes comme la bibliothèque littéraire Jacques-Doucet, les Archives Prezzolini (Lugano), le Fonds Bernard et Mary Berenson de la Villa Tatti, les Fondations Catherine Gide (Berne), Primo Conti (Fiesole), Benedetto Croce (Naples), etc. Le matériel préparé par l’auteure traduit le degré de tolérance ou d’intolérance à l’égard d’un esprit libre considéré comme un hérétique ou un ennemi dans un pays où la religion et, pendant un temps, une idéologie étriquée ont eu le dessus.

Cette étude se lit très bien. À la fin, les annexes donnent – travail considérable – toutes les citations italiennes dans leur version originale. Une dizaine de graphiques clarifient les données et permettent de les quantifier. Le corpus des articles, de 1895 à 1947, autorise des contacts approfondis : on y croise pas mal d’anonymes, et des critiques français, mais avant tout les grands noms de la culture italienne de cette époque – de Giuseppe Vannicola à Ardengo Soffici, de Giovanni Papini à Giuseppe Prezzolini, de Giuseppe Ungaretti à Eugenio Montale, de Mario Puccini à Elio Vittorini, Sergio Solmi, Mario Praz, Carlo Bo, Mario Luzi, Curzio Malaparte. Un grand absent reste Benedetto Croce, le perdant – puisque le Prix Nobel a été attribué à Gide, en 1947, auteur de « quatre ou cinq livres » –, alors que le grand philologue a laissé « une imposante œuvre […] universellement reconnue » (p. 472). Gide est alors considéré comme un dépravé, ou du moins un égoïste, un faiseur de copies : « L’écrivain du type pur intellectuel réduit l’art de l’écriture à la transcription cursive de ses propres déambulations mentales. C’est un coureur de la littérature. » (p. 473). Pendant la Guerre de 1939-1945, Papini résume ce discours critique : Gide est un « eunuque », il est « stérile » ; c’est lui l’enfant prodigue errant : « Il est reste le pèlerin qui, par horreur de la maison paternelle, ne peut supporter aucune maison, et ne se trouve à l’aise que dans le provisoire des chambres d’hôtel. » (p. 475)

Et l’auteure de conclure que :

 « La nature insaisissable de son œuvre et de sa personnalité empêche son figement dans une image définitive ; célébré ou contesté, à travers les époques, André Gide demeure une présence vivante et constitue un élément majeur des échanges culturels et littéraires à travers l’Europe. » (p. 483)

On le voit : cette étude discute une œuvre qui a suscité de passionnants débats, des polémiques vénéneuses, des dénigrements, de la haine même, mais également des défenses, des éloges, de véritables panégyriques. Elle reflète son époque et permet de confronter ces discours à ceux en France, où la critique a sans doute été plus feutrée, moins viscérale. Mais comment ne pas reconnaître l’importance du fait littéraire de la période étudiée, puisqu’un écrivain de l’envergure de Gide a pu susciter tant de réactions ? Comment pour lors ne pas regretter, peu ou prou, le danger de bradycardie de la critique littéraire de notre temps ? 

Une telle étude est d’un grand enrichissement – elle nous informe sur une époque, sur l’accueil d’une œuvre, sur les malentendus, et nous rappelle que l’exercice critique permet à la littérature, la vraie, de vivre.

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Paola Fossa est docteure de l’Université de Haute-Alsace et de l’Université degli Studi di Genova. Membre associé du laboratoire ILLE (UR 4363), ses recherches portent sur les rapports entre le milieu culturel italien et français et sur la littérature contemporaine de la Suisse italienne. Enseignant en langue et culture italiennes, elle participe à différents projets de traduction collaborative.