André Gide : hybridations et osmoses

Peter Schnyder

Sur : André Gide, aujourd’hui, sous la direction de Paola Codazzi et Martina Della Casa, Mulhouse, Médiapop Éditions, 2023, 82 p. ISBN 978-2-491436-61-2 (20 €)

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Voici un livre novateur. Il propose un déplacement de l’œuvre et de la figure d’André Gide vers d’autres disciplines : dessin, composition musicale, gastronomie, photographie, botanique, mise en scène bilingue et sonore, réexamen de citations isolées, questionnement de son voyage africain, et même lecture « musicale » d’un de ses livres. Sans négliger les acquis de la recherche classique, littéraire et historique, ces hybridations et osmoses aboutissent à des résultats passionnants et inédits. Voici pourquoi.

Dans leur introduction, Paola Codazzi et Martina Della Casa, les éditrices de ce livre-témoignage, rappellent que le Prix Nobel désirait non pas une gloire rapide, volatile, recherchant plutôt une renommée tardive mais durable. Dans le cadre du Groupe de Recherche « Gide-Remix » de l’Institut de langues et littératures européennes (ILLE) de l’Université de Haute-Alsace, un cycle de manifestations de deux ans a permis de revisiter l’œuvre et la personnalité d’André Gide en contournant les sentiers classiques de la critique littéraire. Et de faire des découvertes inattendues.  

1. « Re-présenter la littérature » : Ambre Philippe met en avant le travail du dessinateur Jérôme Lereculey qui a réalisé des aquarelles en direct, pendant la lecture des Caves du Vatican par Marine Parra et Caroline Werlé. Fascinant passage du verbe à l’image.

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2. « Remixer un classique » : Pierre Thilloy explore le rapport musique–texte et/ou texte–musique. Pour un musicien, Gide n'est pas facile à aborder. P. Thilloy a déjà composé un opéra inspiré des Faux-monnayeurs, s’appuyant sur l’admiration et la grande connaissance de Bach et de Chopin, quitte à négliger quelque peu le texte du roman. Il aboutit ainsi à un mélange d'instruments, de techniques et d'interprètes. Ce processus a donné naissance à une nouvelle œuvre « mixte », réalisée par Aelle, Stéphane Escoms et le quatuor à cordes Kiaramontes : Derniers billets. Mélodie improbable pour voix, accordéon & quatuor à cordes (op. 228), dont la partition, pleine de surprises, est reproduite dans le livre.

3. « Goûts et saveurs livresques » : Augustin Voegele présente Gide comme un auteur qui ne s'est jamais compris comme un « bec fin », mais plutôt comme un anorexique (lucide), tout autant sur le plan intellectuel que sur celui de la nourriture. Il passe d'un extrême à l'autre, de la convoitise à la frustration, sans trop savoir ce qui doit prévaloir : le désir ou l'objet du désir ? Il se montre tout autant « gourmand » de désir que de son absence. Augustin Voegele a fait le pari de composer un menu à partir des Nourritures terrestres. La soif est largement illustrée dans cet ouvrage (de l'eau à l'alambic). Pour la faim, sont surtout évoqués les fruits (exotiques ou non), les laitages, le miel et les pâtisseries orientales. Ce menu, a été élaboré par Francesco Rossi qui insiste sur la dimension créative de la cuisine inspirée par des produits orientaux : dattes, figues, citrons, prunes et amandes, et la fameuse grenade. Pour transformer ces matières brutes en gourmandise, il a dû recourir à une cuisson très lente. La lenteur est une vertu de ce livre…

 

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4. « Portraits revisités » : Dominique Massonnaud propose une petite histoire des portraits photographiques d'André Gide. Très soucieux de son image, il maîtrise les codes et joue sur la posture de l’écrivain. Ses photographies – à commencer par celles prises par son cousin Albert Démarest, en 1890-1891 – sont déjà des études en soi. Les photographies tardives de Richard Heyd le confirment. Roselyne Liechty fait un retour sur l’exposition André Gide et la photographie, fruit de la collaboration des terminales de Saint-Joseph de Cluny avec le groupe « Gide Remix ». Ces élèves sélectionné des textes de Gide, des témoignages et des photographies, permettant une (re)découverte de l'auteur et des conditions d'exercice de son métier. Ils se sont livrés à un exercice audacieux en pastichant eux-mêmes certains portraits de l’écrivain.

5. « Racines, fleurs et plantes » : Martina Della Casa s’entretient avec Véronique Scius-Turlot. Dans la polémique qui l’oppose à Maurice Barrès ou Charles Maurras, Gide use ainsi de métaphores végétales, pour défendre l’enracinement. L’amour de la botanique lui a été transmise par Anna Shackleton (« sa seconde mère »). Le monde végétal l’accompagne souvent dans son travail d’écriture. Tout comme l'arboriculteur avec l'arbre, Gide observe le développement des plantes et sélectionne ses idées créatives. Il s’intéresse à la physiologie végétale, plus qu’à la morphologie, à l’instar d’un éthologue, pour y trouver des lois universelles – approche rare chez les intellectuels d’aujourd’hui.

6. « Les Nourritures terrestres en scène », une mise en scène bilingue présentée par Paola Fossa et Clara Debard, abordent un projet hautement original : la divulgation d'une œuvre de jeunesse et la découverte du vitalisme. Cette performance de trente minutes fait alterner attente et ferveur. Le discours du narrateur est souvent interrompu par « le bruit du monde », d'où le caractère dialogique entre la voix de l'auteur et celle de Gianni d'Elia, qui intervient sur scène avec la version italienne de l'œuvre. La juxtaposition bilingue autorise une diffusion qui ne se limite pas à un public gidien. Sara Sorrentino s’arrête ensuite sur la « mise en voix » des Nourritures, une forme intermédiaire, qui mêle sur scène voix en direct et voix enregistrées. Sans oublier la rencontre de la voix et du violoncelle joué par Delfina Parodi, et même de la « voix » du violoncelle. La musique met en valeur la parole, mais la parole intensifie la perception de la musique.

7. Dans « André Gide nous interroge », précédé par un avant-propos de Peter Schnyder, il est question d'un thème cher à Gide : l'interview imaginaire. Des questions « empruntées » à l’écrivain sont ici reprises par Robert Kopp, Ambre Philippe et Pierre Thilloy. Leurs propos – échanges plus qu'interviews – ont été recueillis par Paola Codazzi et Martina Della Casa. R. Kopp s'attarde sur les belles-lettres, jugées utiles parce qu'elles sont inutiles, ce qu'approuve P.  Thilloy. La morale demande à chacun d'assumer sa place et de s'en montrer digne. Et les paradoxes ? A. Philippe aborde ensuite le doute (« On peut douter de tout, sauf de soi-même »). Cette capacité à se remettre en question, dépendrait-elle des époques ? Chaque artiste, chaque être doit être disponible à toutes sortes d'influences (A. Philippe). Même si, aujourd'hui, les influences sont davantage politiques et judiciaires que poétiques (P. Thilloy), il faut les accueillir et les exprimer à sa manière (A. Philippe). Tout comme Chopin a accueilli les influences françaises et polonaises. R. Kopp se demande, en dernier lieu, quel enthousiasme, quel projet de société peut aujourd'hui rallier esprits et cœurs. Le mot de la fin revient à A. Philippe qui évoque la (dernière ?) minorité silencieuse de notre époque : les animaux.

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8. « (En)quêtes africaines » : le texte de Nikol Dziub commence par évoquer le voyage de Gide en AEF en 1925-1926, avec Marc Allégret. Gide est alors un écrivain reconnu, qui choisit l'aventure... (en emportant Goethe, La Fontaine et Bossuet). Parti avec une vision eurocentrique, il va découvrir l'envers du décor. Un entretien avec Charlotte Butty, organisatrice de l'exposition consacrée à ce voyage, s’ensuit. Gide et Allégret ont ramené des notes, des photos et un film illustrant l’idée d'une Afrique « primitive ». Parti avec la mentalité coloniale française de l'époque, Gide va petit à petit s’opposer aux exactions de la colonisation privée (mais non pas à la colonisation d'État – jugée utile et nécessaire). Mutamba Kanyana dénonce, pour sa part, la mentalité coloniale de Gide, ses maladresses – sans pour autant oublier sa lucidité et son courage. Les illustrations du jeune graphiste Arnow Dousse, adaptées aux propos, apportent une note colorée à l’ensemble.

9. « Paludes : immersion sonore » : le violoncelliste et compositeur Alessandro De Cecco a déjà composé à partir d’œuvres littéraires. Pour cette création, issue du corpus gidien, il privilégie une approche de création spontanée plutôt qu’analytique. Paludes (1895), aux niveaux de lectures et d'interprétations très riches, peut être considéré comme un livre sur rien. « Son » Paludes est une œuvre sonore ouverte, multiphonique pour violoncelle et appareils électroniques. Le dispositif de la création est ici largement décrit, tout comme les plans qui permettent une écoute immersive : sons naturalistes, transformés, synthétisés. La création se fait en six mouvements, comparables aux six jours du récit. La mise en abyme, de littéraire devient musicale et Paludes se présente sous forme de composition instantanée, sans aboutissement réel, figurant ainsi des lieux hors du monde et hors du temps. Alessandro De Cecco fait état d'une expérience sensorielle enrichissante qui ouvre de belles perspectives. Ce que l’on peut dire de toutes les contributions du petit livre.