Le théâtre d’André Gide, 2 : “Saül” (1903)

Jean-Claude Perrier

André Gide a commencé la rédaction de Saül à l’été 1897, l’a poursuivie à Rome, et achevée à Arco, au Tyrol, au début du mois de mai 1898. 

Bien entendu, le héros éponyme est le premier roi des Juifs, qui aurait régné vers 1000 avant Jésus-Christ, et dont le destin nous est conté dans la Bible, par Samuel, Livre I, chapitre XVI et suivants. Gide, d’ailleurs, en préambule à sa pièce, en offre quelques extraits, où l’on voit l’apparition du jeune David, fils d’Isaï, joueur de harpe. « Il est fort, vaillant et guerrier, il parle bien, il est beau et l’Éternel est avec lui. » Les épisodes suivants retracent les principaux moments de cette histoire, intronisation de David par Saül, sa rencontre et sa tendre amitié (réciproque) pour Jonathan, le fils du roi, le combat contre les Philistins, le problème de la succession de Saül, la mort de Samuel, sa prophétie, le changement de camp de David, la malédiction, la disgrâce et la chute du roi, qui a fait assassiner tous les sorciers, devins et thaumaturges de son pays. La citation se termine par un « etc. » quelque peu impertinent qui peut signifier soit que l’histoire est suffisamment connue pour qu’on ne s’y attarde pas plus, soit qu’elle va être contée en détail dans les pages qui suivent.

Plus tard, Gide précisera : « Tout homme un peu lettré connaît déjà l’histoire que mon drame expose ; les quelques beautés qui s’y trouvent, c’est à la Bible que je les dois, et je n’ai presque rien fait ici que mettre en scène ce qui reste incomparablement raconté dans les deux Livres de Samuel » (Préface à Saül de 1904, voir plus avant).

Image

Cependant, Richard Heyd, dans la notice qu’il a consacrée à Saül[1] rapporte une confidence de Gide à Christian Beck — écrivain belge, l’un de ses amis de jeunesse dont il fit le Lucien Bercall de ses Faux-monnayeurs —, une lettre de 1907 où il lui « dévoile l’origine de sa pièce » : « C’est pour avoir trouvé dans un jardin une chrysalide de bombyx complètement occupée par de petites chrysalides d’ichneumon que j’eus l’idée d’écrire mon Saül dépossédé de soi par ses démons. » Outre la passion affirmée de l’écrivain pour l’entomologie, son érudition — si chacun sait à peu près ce qu’est un bombyx, l’ichneumon, cet « insecte hyménoptère térébrant dont la larve est parasite des chenilles », selon le Larousse, n’est connu que des spécialistes —, la précision est d’importance. Elle éclaire la pièce d’un jour original : ce n’est point tant un décalque d’un épisode biblique que Gide a voulu représenter, mais un drame quasiment shakespearien où le héros et les autres personnages sont pris dans une espèce de sarabande infernale, laquelle le conduira à sa chute, puis à la mort.

Un fragment seulement du texte est paru dans le numéro de La Revue blanche du 15 juin 1898, l’édition originale n’étant publiée qu’en 1903, au Mercure de France, dans un tirage confidentiel de 120 exemplaires. La pièce, en revanche, sera régulièrement republiée ensuite, seule ou dans des ouvrages collectifs, en 1904, 1922, 1929, etc. L’explication sur ce décalage entre la rédaction de l’œuvre et sa publication est expliquée par Gide lui-même dans la courte préface qu’il insère dans l’édition de 1904. « Voici déjà quinze ans que cette pièce fut écrite. Si je ne la publiai pas aussitôt, c’est que je l’écrivis non pour le livre, mais pour la scène, et que, durant longtemps, je ne désespérai pas de l’y voir monter. ». Pour ce faire, il l’a dédiée à Édouard de Max. C’est-à-dire Eduard Alexandru Max, né en Moldavie (alors province de Roumanie), en 1869, devenu Édouard de Max, dit de Max, une star du théâtre de l’époque, sociétaire de la Comédie-Française, partenaire de Sarah Bernhardt, Guitry, adulé par les uns, détesté par les autres, en particulier parce qu’il était juif (en pleine affaire Dreyfus), et que son homosexualité flamboyante et excentrique provoquait parfois le scandale. Gide, qui l’appréciait, espérait donc que l’acteur ferait prendre et jouer sa pièce au théâtre Antoine, et qu’il interpréterait bien sûr en personne le rôle-titre. 

Espérance déçue : « Aucun directeur cependant ne se décidant à la prendre, je me décide enfin à la laisser paraître ainsi ; non point que je sois las d’attendre — mais, en dehors de la valeur de l’œuvre, j’estime que sa date importe. Œuvre passable de jeunesse pourrait paraître œuvre médiocre d’âge mûr. ». Et magnifique exemple de (fausse ?) modestie gidienne… Il n’a que 35 ans, mais il est vrai qu’il vient d’ajouter à son œuvre l’un de ses sommets, L’Immoraliste, en 1902. En divulguant son Saül, il sait qu’il prend le risque qu’il ne soit jamais joué, puisqu’« il faut de l’inédit sur la scène ». Mais « tant pis », assume-t-il, avant d’achever sa préface sur sa dette envers la Bible et son Livre de Samuel. En fait, il lui faudra patienter encore longtemps, jusqu’au 16 juin 1922, soir de la première, pour que Saül soit enfin joué et incarné. Et non point par de Max[2], mais par Jacques Copeau, en son théâtre du Vieux-Colombier, annexe de La NRF et de Gallimard.

 

Image Page du manuscrit de Saül. © Fondation Catherine Gide

Dans cette perspective, Gide avait ajouté une note en vue de la représentation de sa pièce, laquelle démontre à la fois son professionnalisme et sa minutie de dramaturge (même encore débutant). Il prévient : « Il n’y a rien de déclamatoire dans cette pièce, de redondant, de grandiloquent » — contrairement à son Philoctète. Il insiste sur le « réalisme psychologique » qu’il a mis dans le personnage de Saül, surtout lorsqu’il découvre, lui, « chaste ; mais sensuel », son désir (c’est Gide qui souligne) pour David. D’où son horreur, son épouvante. « Ce n’est qu’avec les démons qu’il se laisse aller », poursuit l’auteur. « Les démons sont là pour manifester la partie de lui qu’il ignore lui-même. » Ils font partie de lui, ce qu’il ne comprend pas. Et Gide de conclure : « Il faut arriver à jouer ce personnage avec naturel », montrer très progressivement la « décohésion de ce caractère », qui passe de la force brutale du début, à l’extrême faiblesse, de la toute-puissance à la déchéance et à la mort. Il n’est pas si fréquent, au théâtre, qu’un écrivain sache aussi précisément ce qu’il a voulu faire, et s’en ouvre aussi franchement.

Saül est une grosse machine dramaturgique, en cinq actes, avec une multitude de personnages, en particulier cette bande de démons sur qui s’ouvre la pièce. Une scène très shakespearienne, danse sacrilège autour du roi, qu’ils dépouillent des attributs de sa fonction (sa couronne, par exemple, laquelle passera sur plusieurs fronts), tout en déclinant leurs spécialités parmi les péchés capitaux : colère, luxure, peur / doute, domination, vanité / indécence… Saül est montré comme un être tourmenté, insomniaque, qui abuse du vin. Monarque cruel, il a fait assassiner tous les sorciers de son royaume, afin de demeurer le seul à pouvoir connaître l’avenir. Il est obsédé par le problème de sa succession. S’il est bien père d’un fils, Jonathan, un bel adolescent, mais « chétif », il ne se voit pas lui transmettre le pouvoir. D’autant que la situation est grave. Les Philistins, aux portes de Jérusalem, menacent la capitale et le royaume. À leur tête, le puissant Goliath. Dans l’entourage du roi, Saki, le jeune échanson, qui « l’aime beaucoup », ou le second serviteur Johel, à qui il se confie parfois. La reine, délaissée, froide, calculatrice, femme de pouvoir qui complote avec le grand prêtre Nabal. Saül fait venir au palais le jeune David de Bethléem, 17 ans, berger et joueur de harpe, qui noue une tendre amitié avec Jonathan, lequel l’appelle Daoud. « Ah ! c’est qu’il est terriblement beau », s’enflamme le roi. Il en fait son champion, puis apprend sa victoire sur les Philistins, et s’en montre jaloux. C’est alors que la reine tente de lui ravir David et de l’attirer dans sa coterie. Une scène violente s’ensuit : Saül la frappe, la tue d’un coup de javelot. Après quoi les démons l’entraînent dans une bacchanale éthylique.

Tandis que le barbier semble comploter contre lui, Saül, comme possédé, oblige Jonathan à se préparer à lui succéder. Le malheureux, lui, déclare à David ce qui ressemble bien à de la passion : « Je t’exagérais mon amour », lui dit-il. Saül, tout à son délire, se fait raser la barbe, et, ainsi méconnaissable, se rend chez la sorcière d’Endor, une pythonisse qu’il connaît depuis toujours. Celle-ci convoque pour lui le fantôme de Samuel, qui livre une sinistre prédiction : les Philistins finiront par gagner, Saül et Jonathan vont mourir. De rage, Saül tue la sorcière. De retour au palais, il apprend la défaite (provisoire) des Philistins. David, convoqué, lui récite le cantique qu’il a composé en son honneur. Après une séquence de badinage presque humoristique, le roi est repris par son délire, faisant allusion à un terrible et mystérieux secret… David, qui a résolu de rejoindre les rangs des Philistins, vient faire ses adieux à Jonathan. Désormais il luttera contre Saül, afin de donner la couronne à son fils. Tandis que la bataille se prépare, et qu’un chœur d’hommes exprime les sentiments du peuple de Jérusalem, lequel conteste et abandonne son roi, celui-ci apparaît, pathétique, divaguant, humilié, Jonathan à ses côtés.

La nuit avant la bataille décisive, au Palais, se succèdent les duos : Saül et Jonathan, Saül et Saki, le jeune échanson, Saül et un démon (les autres n’étant pas loin). À un moment (Acte V, scène 5), Saül s’adresse directement au public, lui confiant son désarroi, avant de se mettre à prier. C’est alors qu’il est assassiné par-derrière, lâchement, par Johel, lequel veut offrir le trône à David. Jonathan a été tué lui aussi. La prédiction de Samuel est accomplie. David, héros irréprochable, fait rendre les honneurs funèbres au roi, et châtie son meurtrier.

La pièce est complexe, dense, parfois échevelée, parfois brumeuse : le rôle de l’irrationnel (démons, sorcière, fantôme, secret, etc.) y est majeur. Mais surtout, l’ensemble du dispositif est fondé sur la psychologie des personnages. Et se déroule au palais. On est loin du péplum avec sa multitude de figurants. Tout se passe en coulisses, et doit être raconté sur scène, à l’attention de Saül et, partant, du spectateur. D’où, parfois, une certaine confusion, des événements guère élucidés (la mort de Jonathan, par exemple). Ce qui intéresse Gide, c’est de réinterpréter l’épisode biblique (quoi qu’il en dise), en le centrant autour du personnage principal, Saül, et du « couple » David et Jonathan[3]. 

En dépit de quelques longueurs, Gide a atteint son objectif, sa pièce n’est pas « grandiloquente », ni pompeuse comme Philoctète. Les personnages sont incarnés, passionnés, et non plus des allégories déclamant des tirades morales. Ils aiment, souffrent, luttent pour le pouvoir, tuent… Humains, en somme. En revanche, contrairement aux espoirs de Gide, Saül est sans doute plus fait pour être lu que joué. Sa mise en scène par Jacques Copeau, en 1922, au Vieux-Colombier, le démontre à l’envi.

Image

 

[1] André Gide, Théâtre complet, tome I, Neuchâtel et Paris, Ides et Calendes.

[2] Sa relation avec Gide n’en a apparemment pas souffert, puisque l’acteur a interprété le rôle de Gygès dans Le Roi Candaule, mis en scène par Lugné-Poé en 1901 au Nouveau-Théâtre. De Max est mort en 1924.

[3] De nos jours, David et Jonathan est devenu le nom d’une des toutes premières associations gay…