Retour au “Retour de l’URSS”

Peter Schnyder

Jean-Claude Perrier a préfacé une nouvelle édition des deux livres de Gide et Nikol Dziub a réuni des études originales à leur sujet.

Plus de vingt ans après la magistrale édition, par Martine Sagaert, de Retour de l’URSS et Retouches à mon Retour de l’URSS dans la « Bibliothèque de la Pléiade1 », voici une réédition enrichie de documents inédits de ces deux textes qui ont fait couler beaucoup d’encre et auxquels la situation géopolitique confère une actualité nouvelle2.

Dans la préface, Jean-Claude Perrier situe l’ouvrage et donne des précisions sur le séjour de Gide :

Le 16 juin, Gide s’envole de Paris pour Moscou (via Berlin), en compagnie de Pierre Herbart. Ils demeurent dans la capitale russe jusqu’au 1er juillet. Ensuite, ils se rendent en « train spécial » à Leningrad, afin d’accueillir Eugène Dabit, Louis Guilloux, Jef Last et Jacques Schiffrin, arrivés par bateau. Du 4 au 12 juillet, Moscou à nouveau. Puis ils gagnent la Géorgie (Ordjonikidze) en train, excursionnant en voiture à travers le Caucase, en Kakhétie, jusqu’à Tiflis. C’est là que Schiffrin et Guilloux « craquent », et pas seulement par fatigue, décidant de rentrer en France. Au début du mois d’août, les quatre rescapés séjournent sur les bords de la mer Noire : Sotchi. Puis ils font route vers Sébastopol, où Eugène Dabit meurt, le 21. Le 24 août, de Moscou, Gide et Herbart rentrent à Paris3.

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Viatica URSS

Perrier portraiture brièvement les compagnons de route, puis présente les enjeux des deux livres, les libertés prises par l’écrivain pour aller au contact du peuple, les désillusions et le conformisme généralisé, la mise au pas par Staline. Il insiste sur la modération que Gide s’impose (dans son premier livre), ses regrets de voir la religion orthodoxe réprimée, avec le danger d’un retour mystique du sentiment religieux refoulé. Est ensuite évoquée la réception des deux livres, les torrents de haine qu’ils ont suscités, les écrits de Gide étant bannis dans tous les pays de l’Est jusqu’en 1989 (avec quelques ouvertures en RDA un peu avant). Et il rappelle que dans les Retouches…, l’écrivain répond point par point à ses détracteurs et, chiffres à l’appui, dénonce un système construit sur la propagande et le mensonge. Non sans courage, il a « démythifié ce fameux paradis du socialisme4 ». Le courage de Gide est évident, puisque ses amis les plus proches l’avaient dissuadé de publier son récit au vu de la situation internationale instable.

Les hésitations de Gide ont été étudiées en son temps par Martine Sagaert5. Ce même esprit de critique génétique se retrouve dans l’initiative de Nikol Dziub6, spécialiste de littérature du voyage, qui a réuni plusieurs études sur le statut ambivalent (voire indécidable) de ces textes, se situant entre le récit de voyage et la littérature engagée, entre le journal et le témoignage d’une réalité difficile à dire du fait de la propagande et des mystifications à l’œuvre. Les études sont accessibles dans la revue en ligne Viatica (Maison des Sciences de l’Homme et Université de Clermont-Auvergne) : 9 / 2022 : Retour de l’URSS. Les voyages français en Union soviétique et leurs récits7. Nikol Dziub a ajouté à son introduction une contribution sur « Voyage et URSS. Le discours préfaciel dans les récits de voyage en URSS (1927-1936) ». Celle-ci est suivie des réflexions d’Augustin Voegele sur « Gide l’intempestif. Sur la réception anticipée de Retour de l’URSS par les compagnons de voyage de Gide » ainsi que de celles d’Alex Demeulenaere, « Du voyage en URSS à la mise en scène du voyageur8 ».

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Réédition 2022 du Retour de l'URSS

Comme le précise Nikol Dziub dans son texte introductif, il est difficile de comparer les différents récits de voyage qui diffèrent d’auteur en auteur et elle propose d’éviter le danger de la simplification et de la schématisation en « croisant les méthodes respectives des études imagologiques, des études génétiques et des études de réception pour analyser ce qui se produit au moment du retour des voyageurs […]. Cette déclinaison se fait sur trois axes : 1° « Du voyage au récit » (il y a parfois loin du voyage à la publication ; notamment dans le contexte d’affrontements politiques) ; 2° « retour et réception » (il y a lieu d’examiner la réaction des lecteurs, sans négliger l’anticipation d’un accueil critiqué par le camp opposé) ; 3° « l’ère du soupçon ? » (ce type de publication change le plus souvent le statut de l’écrivain qui devient un « intellectuel », qui devient « engagé »). Dans le prolongement de l’étude de textes étudiés par Martine Sagaert, Nikol Dziub et les autres contributeurs proposent de nouvelles approches dont l’atout se situe dans leur fidélité à la stylistique : Augustin Voegele peut ainsi montrer que « par de subtils signaux grammaticaux », les compagnons de Gide insinuent qu’une publication de ses notes serait intempestive, inopportune – à quoi Gide répond, lui aussi, selon les codes littéraires proches du journal intime et en se soumettant finalement à son instinct d’écrivain : « Il ne pourra pas ne pas dire dans un avenir proche ce qu’il a vu dans un passé récent9. » Cette confrontation est bénéfique, car elle resitue le discours littéraire dans la littérature et dans l’histoire littéraire – au lieu de le déléguer aux cultural studies ou à la politique. S’y affrontent, certes, le littéraire et le politique, mais avec tout de même ce moment dialectique « qui trouve peut-être sa transcendance synthétique dans la notion de “culture ». Nikol Dziub en conclut qu’il y va de l’art de « concilier les exigences urgentes de l’actualité et celles, moins brûlantes mais non moins impérieuses, d’un humanisme fondamentalement inactuel10 ».

On peut espérer que cette chercheuse nous conviera à d’autres réflexions aussi élucidantes…

*

[1] André Gide, Souvenirs et voyages, édition présentée, établie et annotée par Pierre Masson, avec la collaboration de Daniel Durosay et Martine Sagaert, p. 745-872 et, pour l’appareil critique, p. 1309-1366.

[2] André Gide, Retour de l’URSS suivi de Retouches à mon Retour de l’URSS. Préface de Jean-Claude Perrier, Paris, Arthaud, 2022. Édition enrichie de documents rares ou inédits. – L’édition originale a été publiée en 1936 (Retour…) et en 1937 (Retouches…).

[3] Retour de l’URSS, p. 10-11.

[4] Ibid., p. 15.

[5] Voir notamment « Gide et la Russie soviétique. De l’usage de la retouche » et « L’âme russe d’André Gide. Des inédits, de l’étranger et de l’intime », in Martine Sagaert et Peter Schnyder, André Gide, L’écriture vive, Pessac, PUB, « Horizons génétiques », 2008, p. 35-63.

[6] Université de Haute-Alsace, spécialiste de littérature du voyage, voir Nikol Dziub, Voyages en Andalousie au XIXe siècle. La fabrique de la modernité romantique, Genève, Droz, 2018 ; Les Voyageurs du Rhin. Études réunies par Nikol Dziub, avec une préface de Frédérique Toudoire-Surlapierre, Reims, ÉPURE, 2016.

[7] Sous la direction de Nikol Dziub, Viatica, 9 / 2022, revue en ligne (consultée le 25 août 2022).

[8] D’autres articles portent sur les séjours d’André Malraux, de Simone de Beauvoir, de Marguerite et Jean-Richard Bloch et d’Ella Maillart en Union soviétique. – Nous nous limitons ici aux pages concernant Gide et ses amis.

[9] Augustin Voegele, « Gide l’intempestif. Sur la réception anticipée de Retour de l’URSS par les compagnons de voyage de Gide », Viatica 9 / 2022, en ligne, consulté le 25 août 2022.

[10] Nikol Dziub, « Retour de l’URSS. Les voyages français en Union soviétique et leurs récits », Viatica 9 / 2022, en ligne, consulté le 25 août 2022.