Iskra et Sido par Catherine Gide
Les carnets Gide 01/03

Animaux

ANIMAUX : en 2022, le mot tient-il encore debout ? En éthologie, on spécifierait : “animaux non humains”. En classification du vivant, on dirait : “métazoaires hétérotrophes”. Et dans une littérature si plurielle, que dit-on ? Partant d'une époque à laquelle le terme n'appelait pas encore de précisions, nous arrivons, en faisant mille détours (utiles) par Gide, jusqu'à la nôtre.

Musique. Le “jizz” de la poule

Katia Viel et Marion Frysou

“On s’attend à ce qu’il ronronne ;
mais chaque être a sa particulière éloquence :
par sa caresse Dindiki me fait connaître 
qu’il est heureux.”
Gide, Dindiki, 1926

Quand les écrivains n’ont de cesse de chercher à rendre dans leur langue la « particulière éloquence » de chaque « être », les compositeurs tentent d’imiter avec les instruments humains, d’ailleurs fabriqués à l’aide de matières animales1, les chants, les cris ou les démarches des animaux qu’ils observent : leur rythme, leur jizz – disons, ce qui danse singulièrement en chaque espèce –  et jusqu’à leur umwelt (la tonalité sur laquelle existe, pour chaque être, son monde). En faisant appel au clavecin, Jean-Philippe Rameau se penche, en 1728, sur le style de la poule : son pas, indissociable du picorement, son vol hésitant, son caquètement, son cheminement répétitif et, au fond, son élégance bien à elle, comme le chien a le sourire dans sa queue3. Katia Viel et Marion Frysou revisitent pour ce Carnet Gide, au violon et au piano, ce morceau.

A. P. 

 

FCG · La Poule par Katia Viel et Marion Frysou

La Poule, extrait des Nouvelles Suite de pièces de clavecin de Jean-Philippe Rameau, 1728.
Violon : Katia Viel
Piano : Marion Frysou

 

[1] Les premières flûtes étaient faites dans des os d’animaux, les peaux servent toujours aux percussions, les boyaux aux cordes, les crins aux archets, etc. Gide parle par exemple d’une viole faite avec une tortue, dans un beau passage d’Amyntas : « “Qui a inventé la musique ?”, me demande Athman alors que nous sommes à Biskra ; je lui réponds : “Des musiciens.” Il n’est pas satisfait ; il insiste. Je réponds gravement que c’est Dieu. “Non, dit-il aussitôt, c’est le diable.” Et il m’explique que pour les Arabes, tous les instruments de musique sont des instruments de l’enfer, excepté la viole à deux cordes, dont je n’ai pu retenir le nom, au manche très long et dont la caisse d’harmonie est faite d’une tortue vidée. De celle-là joue, avec un petit archet, et s’accompagnent les chanteurs des places, les poètes, les prophètes et les conteurs, et parfois si suavement que, dit Athman, “une porte du ciel semble s’ouvrir”. »

[1] Baptiste Morizot définit ainsi ce terme anglo-saxon : « Le jizz qualifie l’essence mobile d’une espèce : ce qui permet, sur le terrain, de la reconnaître parmi d’autres en un coup d’œil. C’est son allure singulière, ou son style incomparable de vol, de mouvement, qui fait que l’on isole intimement son identité avant même que la conscience analytique ait pu détailler ses attributs pour l’identifier formellement. » (Les Diplomates : cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant, Marseille, Wildproject, 2016, p. 221.) Alexandra Arènes reprend ses propos dans son magnifique travail de Cartogenèse du territoire de Belval (2016, publié dans Billebaude, no 10), dans lequel elle retrace les « signatures » animales. On en trouvera des illustrations dans mon article sur Pierre Antonelli

[1] Le chien, écrit Victor Hugo dans L’Homme qui rit, « a sa sueur sur sa langue et son sourire dans sa queue ». Voir mon article sur les chiens.

Image
Catherine Gide avec des poules
Catherine Gide entourée de poules à la Bastide Franco, Brignoles. © Fondation Catherine Gide